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CINECURE
L’actualité du cinéma sur RCF

CINECURE est le complément sur le web des émissions radio du même nom produites par Charles De Clercq pour les radios RCF en Belgique. Celui-ci est sensible aux émotions dont il se nourrit et aime analyser les rapport entre films et romans lorsque ceux-ci sont adaptés au cinéma.

Güldem Durmaz
Kazarken. En creusant
Sotie le 24 janvier 2017 au cinéma Aventure
Article mis en ligne le 20 janvier 2018
dernière modification le 30 janvier 2018

par Charles De Clercq
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Kazarken est un film exigeant pour lui-même et le spectateur (qu’il pourrait déconcerter).
Celui qui fera l’effort de plonger au cœur du film fera une expérience d’humanité.

Synopsis : En suivant d’antiques pratiques anatoliennes, une femme d’origine turque s’adonne à une expérience de psychanalyse sauvage : guidée par la figure mythologique du centaure Chiron, elle retraverse des fragments de mémoire, personnelle ou collective.

Le temps et l’espace se disloquent, ouvrant des passages entre différents mondes.
Elle arpente ainsi les rues du village de montagne où est née sa mère, et dont toute la population arménienne a disparu en 1915 - mais aussi les ruines d’un hôpital antique où l’on guérissait, il y a deux mille ans, par l’eau et par les rêves.

D’abord exploration de la mémoire, comme terrain de lutte contre l’oubli et les violences de l’histoire cachée, Kazarken, hanté par des voix réelles ou rêvées, est aussi un voyage à la rencontre d’un mode de pensée plus ancien, à peine enfoui : une invitation à modifier notre façon de percevoir le monde, pour pouvoir enfin rompre avec les malédictions héritées.

Avec : Güldem Durmaz et Denis Lavant

 Nouvelle occasion de voir Kazarken

Kazarken a été présenté en Belgique en avant-première à BOZAR, il y aura bientôt un an, le 18 février 2017. Le Festival Filmer à tout prix l’avait programmé en fin novembre dernier. Le Festival FATP en dit long dans sa présentation qui permettra de comprendre que Kazarken se coule (!) dans ce moule sans cependant s’y laisser contraindre : « Le festival Filmer à tout prix est un lieu privilégié de rencontres et de débats autour d’un cinéma moderne et de création qui questionne notre monde. Ce rendez-vous incontournable du cinéma documentaire en Belgique sélectionne une série de films représentatifs de la multiplicité des langages cinématographiques. Vivante et sans concession, cette manifestation donne à voir des films belges et étrangers qui abordent les réalités du monde sous des formes et des écritures inventives et novatrices. »

 Un film documentaire ?

Nous reprenons le texte ci-dessus parce qu’il colore les termes « cinéma documentaire » en les désenclavant de ce que l’on a l’habitude d’y voir. C’est que, bien qu’exigeant un certain effort de la part du spectateur qui aura la chance de (re)voir Kazarken au cinéma Aventure à Bruxelles (avec une avant-première - sur invitation - à l’Aventure le mardi 23 janvier à 19h20 en présence de la réalisatrice) celui-ci fera une expérience singulière qu’il est bien difficile de décrire.

C’est que le film n’est pas à proprement parler un « documentaire » ; il est plutôt une expérience cinématographique et existentielle, aux frontières du cinéma expérimental, mêlant le passé, le présent tout en ouvrant les portes du temps vers l’avenir, la mortalité et l’immortalité à travers et grâce notamment à une relecture de récits du passé, ceux que nous appelons « mythiques » pour parler de dieux et déesses, sans la majuscule du « nôtre » (entendons là, celui des religions monothéistes et qui est un référentiel même pour beaucoup qui ne le reconnaissent pas). C’est un récit de mémoire, de soi, à soi, au spectateur, à la famille aux ancêtres. Oserons-nous, jouant sur les mots qui font référence à une controverse médicale, une « mémoire de l’eau » ?

 Oui... mais non !

Le « documentaire » de Güldem Durmaz échappe à la classification habituelle, celle qui nous permet de bien placer les choses dans les cases : ainsi, s’agissant d’eau, Watermark, jamais sorti en salle (du moins en Belgique) ou de faire mémoire avec Rwanda, la vie après. Paroles de mères. Ce peut être aussi défendre une cause, comme Dancing in Jaffa ou interpeller le public sur une question qui interroge notre façon d’habiter le monde, comme le fait Sophie Bruneau avec La corde du diable (Devil’s Rope) ou Une douce révolte qui invite à un changement de comportement. Ce n’est pas le propos de Kazarken (quoique !) qui oblige à déplacer les frontières (celles de la géographie, de la nature, de la mémoire) pour plonger à la découverte, notamment, d’un passé que les eaux ont englouti comme l’antique et mythique déluge. Il ne s’agit pas non plus d’un « docu-fiction » comme Le challat de Tunis ou d’un film qui échappe à sa réalisatrice dans Celui qui sait saura qui je suis alors pourtant que Kazarken aurait à voir avec ces quelques documentaires que nous citons.

 Reconstruction d’un passé !

En voulant faire œuvre de mémoire, Güldem Durmaz ne règle pas les comptes avec son passé, l’Anatolie, sa famille, son père, mais elle en rend compte ou, du moins, tente de le faire avec une forme qui pourrait rebuter certains au premier abord. Un peu à l’image de l’expérience que ferait un amateur de musique dite « classique » en se rendant à un festival de musique contemporaine. Sur ce thème d’ailleurs, la construction du film et sa gestion temporelle nous ont semblé avoir une certaine analogie avec l’opéra Die Soldaten de Bernd Alois Zimmermann (1965). Le film est tant une expérience d’images que de sons qui peut être déstabilisante. Le format passe du 4/3 au 16/9, emprunte à des images d’archives et d’autres contemporaines, d’autres familiales en super 8 ou en MiniDV, des extraits de films aussi (avec un immense regret que les crédits n’apparaissent pas au générique !). Tous ces matériaux construisent une narration (principalement par Güldem Durmaz) et un dialogue avec le centaure Chiron (Denis Lavant) qui offre une sorte de parcours initiatique à « elle ». C’est dire que le présent va s’enraciner dans la mythologie, avec ce centaure, l’immortel qui a cédé son immortalité - parce qu’il cédait à une insupportable douleur - à Asclépios, le père, notamment, d’Hygéa et de Panacée qui sont encore aujourd’hui lieutenantes de la médecine moderne (hygiène et médicaments !).

 Il était une fois l’Anatolie !

Kazarken creuse (c’est le sens), mais plonge aussi pour découvrir un père qui s’enfonce dans l’eau (images récurrentes) et qui y meurt, mais aussi des archéologues qui ont creusé dans les antiques terrains qui connurent tant d’occupations, notamment romaines... pour en sortir des artefacts mais aussi les squelettes. Ces territoires de passages furent conquis et reconquis parce que les puissants et les vainqueurs les considéraient comme les leurs tout comme aujourd’hui un antique hôpital est recouvert d’eau parce que des autorités ont voulu établir un barrage contre tout bon sens (semble-t-il et c’est en tout cas la lecture de la réalisatrice) alors que l’eau justement, en cet endroit guérissait (comme quoi Lourdes n’a pas le monopole des eaux guérisseuses !) ainsi qu’en témoignent encore certains anciens. Légende ou réalité, l’important n’est pas là, mais la mémoire que l’on a, que l’on construit après avoir déconstruit un passé qui pèse parfois, lourd de souffrances, de sacrifices, de morts, d’injustices et, osons, de génocide !

 Reconstruction d’un passé et de ses origines

La narratrice parle. A qui parle-t-elle ? Car elle s’adresse à quelqu’un ! Nous ? Elle-même ? Un proche, à l’image de Marion Hänsel dans Nuages, Lettre à mon fils (2001) ? Elle adresse le film, comme une bouteille à la mer, en espérant que quelqu’un la découvrira au bord de l’eau et l’ouvrira. Ce faisant elle nous parait se reconstruire en construisant un récit (avec l’aide de Chiron qui la fera avancer pas à pas vers une vérité intérieure) qui ouvre vers les portes d’un savoir accepté sur le sens de sa vie,... à savoir, son terme, la mort. Il s’agit donc d’une « construction » cinématographique (et donc d’une fiction, d’une certaine manière et pas - seulement - un « documentaire ») comme, le fait, dans un tout autre domaine Thomas Römer, professeur au Collège de France, dans un cours qu’il a donné en 2008-2009, intitulé : « La construction d’un ancêtre : la formation du cycle d’Abraham ». Il y certes « construction » ou « création » d’un ancêtre, dans la mesure où il n’y a pas de « Monsieur Abraham » au sens d’un personnage historique de chair et de sang qui a foulé le sol de la planète Terre. Mais il y a aussi « construction », élaboration d’un discours qui a une autre visée (théologique chez Thomas Römer, « philosophique » chez Güldem Durmaz). Ces « constructions » littéraires et cinématographiques sont de loin plus importantes qu’une tentative vouée à l’échec de retrouver des faits historiques et matériels (surtout si ceux-ci sont noyés par les eaux d’un barrage). Il ne s’agit pas ici de vrai ou de faux, de tension entre mensonge et vérité - quoique ! -, mais de tension entre « réalité » et « vérité ». Au-delà de la fiction, il y a dans l’invention et la construction d’un récit, une vérité à découvrir, sur la réalisatrice, mais aussi sur l’humain, sur un peuple et une nation.

Pour aller plus loin : Lien vers l’interview de la réalisatrice par Cinergie.

 Diaporama

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© Laurent Thurin Nal ; Estelle Rullierl et GüldemDurmaz

 Bande-annonce :


flèche Sur le web : Lien vers la fiche IMDB


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