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Joachim Trier
Julie (en 12 Chapitres) (The Worst Person in the World)
Sortie du film le 17 novembre 2021
Article mis en ligne le 17 novembre 2021
dernière modification le 13 janvier 2022

par Julien Brnl

Genre : Comédie romantique, romance

Durée : 128’

Acteurs : Renate Reinsve, Anders Danielsen Lie, Herbert Nordrum...

Synopsis : :
Julie, bientôt 30 ans, n’arrive pas à se fixer dans la vie. Alors qu’elle pense avoir trouvé une certaine stabilité auprès d’Aksel, 45 ans, auteur à succès, elle rencontre le jeune et séduisant Eivind.

La critique de Julien

« Julie (en 12 Chapitres) », c’est le genre de film qui vous prend par la main dès les premières minutes pour alors ne plus vous la lâcher. Comédie romantique par excellence, le cinquième film du réalisateur norvégien Joachim Trier (« Thelma », « Oslo, August 31th ») est une bouffée d’air frais qui a renversé le Festival de Cannes, là où son actrice principale, Renate Reinsve, a remporté le prix d’interprétation féminine. Et tel que son titre l’indique, le film suit en douze chapitres (ainsi qu’un prologue et un épilogue) la vie de Julie, 29 ans, fougueuse, spontanée, mélancolique, et étudiante en médecine, à Oslo, qui après avoir eu une révélation, décide de poursuivre la psychologie, avant de devenir photographe. Alors qu’elle sort avec son premier petit ami, elle rencontrera Aksel Willman (Anders Danielsen Lie), un romancier graphique acclamé de quinze ans son aîné. Malgré leur différence d’âge, ces derniers tomberont amoureux...

Dans « Verdens Verste Menneske » (titre en version originale), le cinéaste traite du temps au travers de la relation amoureuse. Mais n’importe laquelle. En effet, il est ici question de celle au travers de laquelle on place beaucoup d’attentes existentielles, à l’heure où la société occidentale et la pression sociale attendent de nous que l’amour et la carrière professionnelle soient des endroits où s’épanouit notre vie. Et Joachim Trier le fait quelque part avec une grande liberté, telle une thérapie. Mais à ne pas s’y méprendre, il le fait, à sa faveur, avec beaucoup d’arrogance, dans le sens où la vie de Julie ne ressemble en rien à celle qu’on a l’habitude de voir dans ce genre de film, très hollywoodien dans l’âme, lui qui casse totalement la routine de la comédie romantique. Et sans se mentir, cela ne nous était plus arrivé depuis le « La La Land » (2017) de Damien Chazelle de ressentir quelque chose d’aussi vrai et fort en termes d’amour, et d’écart entre le fantasme qu’on a de la vie et la réalité de celle que l’on vit. Pour Julie, rien n’arrive en effet au bon moment, elle qui sait exactement ce qu’elle veut, sans savoir exactement ce qu’elle veut. Dès lors, le film parle beaucoup du temps qui passe, et donc de la vie qui défile, des choix démultipliés qu’elle nous offre, alors que, paradoxalement, la vie ne nous réserve pas un nombre infini d’opportunités, d’où l’importance de les saisir. Mais pour Julie, le temps avance trop vite, elle qui croit ainsi pouvoir changer sa vie à sa guise, avant d’être confrontée aux limites du temps.

Avec ces questions fondamentales et situations nées de son vécu et du cinéma qu’il a toujours aimé, Joachim Trier questionne donc sur le couple contemporain et l’espace(-temps) qu’on y trouve (ou non) pour grandir, surtout lorsque l’un des membres s’y sent étouffé, ou dans le devoir de renvoyer quelque chose en réponse à l’autre, de devoir prouver ses ambitions, ou de devenir une mère, à l’image de la relation qu’entretiennent Julie et Aksel, alors que ce dernier - déjà bien installé et épanoui professionnellement dans sa vie - cherche à construire une relation solide et fonder une famille. Mais ces deux-là ne sont « tout simplement » pas au même point dans leur vie. Pourtant, leur relation est belle, et constructive, ce que n’est malheureusement pas Julie. Dans la peau de cet homme amoureux, magnifiquement bien écrit, Anders Danielsen Lie est tout simplement d’une beauté incommensurable, touchant et authentique. L’acteur continue à grandir ici devant la caméra du cinéaste, puisqu’il avait tourné dans son premier film « Nouvelle Donne » (2006), et « Oslo, August 31th » (2011). Et bonne nouvelle : on le retrouvera dans « Bergman Island » de Mia Hansen-Løve, distribué dès la semaine prochaine dans nos salles par September Film. Aussi, face à la pétillante Renate Reinsve, on retrouve aussi le méconnu Herbert Nordrum, pensionnaire au Théâtre National de Norvège, lequel a également joué dans beaucoup de séries et de films norvégiens, lui à qui Joachim Trier a offert ici un rôle proche de sa vraie personnalité dans la peau d’Eivind, un jeune homme délicat, attachant, au sens aiguisé de la liberté, au contraire donc d’Aksel, plus cérébral, plus réfléchi, et exigeant. Mais l’un et l’autre angoissent Julie dans son cheminement.

Venons-en donc à la principale intéressée, à savoir Julie, jouée avec complexité par Renate Reinsve, entre légèreté et profondeur. Or, son personnage pourrait remplir un livre à lui seul, tellement il parle, il nous parle, et cela peu importe le genre. Qui est-elle vraiment ? Pourquoi sabote-t-elle ses relations amoureuses ? Étant donné que le film s’étale sur plusieurs mois, Trier, en fan d’approche humaniste de la dramaturgie, montre ici toutes les facettes de ce personnage, que l’actrice porte avec une humanité déconcertante, en plein doute, à l’aube de la trentaine. Et on ne peut que se prendre d’empathie pour cette dernière, ainsi et surtout que pour les deux hommes qui auront la chance de croiser son chemin, grandis par leur relation, malgré des hauts, et des bas.

Ce qu’on aime aussi particulièrement dans ce film, c’est son choix de ne respecter aucune logique préétablie en termes de comédie romantique. Car le destin de son personnage principal ne correspond à aucun autre, preuve qu’il est unique en son genre, bien qu’on puisse, évidemment, s’identifier à sa situation par rapport à la nôtre, d’hier ou d’aujourd’hui. Ainsi, « Julie (en 12 Chapitres) » est loin d’être un feel-good movie, une page blanche qui s’écrit sans aspérités. Car il en bien avant tout question ici de la vie, soumise au temps, que l’on ne peut remonter, et dès lors à nos actions et choix irréparables, desquels on finit toujours (idéalement) par ressortir la tête haute.

Tourné à Oslo, Joachim Trier filme sa ville intime, lui qui en utilise chaque décor et coin de rue pour servir l’histoire qu’il raconte, tout en essayant de documenter l’histoire de cette ville qui a beaucoup changée. La lumière, dès lors, particulièrement naturelle et éblouissante de la ville va de pair avec le bien fou que nous procure ce portrait. De plus, étant donné son découpage en plusieurs chapitres, son film bénéficie d’une mise en scène dynamique, intelligente, elle qui donne parfois à revoir, mais avec un autre regard, certaines scènes déjà vues précédemment. Et puis, ces chapitres ne concernent pas forcément Julie, mais également son entourage, ce qui, dès lors, ne concentre pas l’intrigue qu’autour d’elle, mais avec elle. Enfin, ces différents moments de vie réservent leur lot de scènes irrésistibles, tel qu’un numéro de pause dans le temps, sans effets spéciaux, aux allures de comédie musicale, au travers duquel Julie traverse la ville (...), ainsi qu’une autre où Julie et Eivind inventent un jeu de fidélité tout en provoquant l’infidélité, sans se jeter donc directement dans un rapport sexuel. Quel(s) moment(s) de cinéma !

Après avoir touché au genre avec son précédent film « Thelma » (2017), Joachim Trier prouve qu’il est donc aussi à l’aise et surtout inspiré par la comédie romantique. Et autant dire que ce genre lui sied particulièrement bien à la caméra, lequel met définitivement en scène une vibrante et belle histoire, loin d’être vaine, et rabattue, qui touche au cœur, avec une justesse folle.