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CINECURE
L’actualité du cinéma sur RCF

CINECURE pas un blog mais le complément sur le web des émissions radio du même nom produites par Charles De Clercq pour la radio RCF en Belgique. Celui-ci est sensible aux émotions dont il se nourrit et aime analyser les rapport entre films et romans lorsque ceux-ci sont adaptés au cinéma.

Hélène Cattet et Bruno Forzani
L’étrange couleur des larmes de ton corps
Sortie le 12 mars 2014
Article mis en ligne le 11 mars 2014
dernière modification le 16 septembre 2017

par Charles De Clercq
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Synopsis : Une femme disparaît. Son mari enquête sur les conditions étranges de sa disparition. L’a-t-elle quitté ? Est-elle morte ? Au fur et à mesure qu’il avance dans ses recherches, il plonge dans un univers cauchemardesque et violent...

Acteurs : Klaus Tange, Sam Louwyck, Jean-Michel Vovk, Ursula Bedena, Sylvia Camarda, Joe Koener, Hans de Munter, Anna D’Annunzio.

Voilà un film qu’il me tardait de voir après l’expérience de Amer. Le film m’avait laissé a quia et ce n’est que plus tard qu’il a fait son chemin, à tel point que j’ai acheté depuis le DVD... mais sans encore l’avoir revu.

Une première projection presse avait lieu à la mi-janvier. Je n’ai pu y assister pour raisons professionnelles (funérailles... cet agenda est imprévisible et il est difficile de me dérober !!!). Une seconde a eu lieu mi-février. Celle-là, je l’avais ratée pour cause de grève des transports en commun bruxellois. Je l’avais aussi raté à l’ouverture du festival Offscreen !

Ce soir, 11 mars 2014, avant-première aux Galeries (anciennement l’Arenberg), en présence des réalisateurs et de l’équipe du film (chef op’, monteur,...).
Aussi je me suis empressé de m’y rendre.

Nous étions une septantaine de spectateurs.
Bruno Forzani et Hélène Cattet, l’équipe, ont été présentés et nous voilà entraînés dans le film après que le couple de réalisateurs (des bruxellois qui habitent Ixelles, dans un quartier où il y a plusieurs maisons Art Nouveau) aie précisé que le son et l’image étaient importants.

Après vision, ce qui me vient à l’esprit est « désarçonnant et déconcertant ». Des images étonnantes, un montage hypercut ; on (ab ?)use de très gros plans...
Je n’ai pas coté le film car je m’en sens bien incapable. J’ai dû pécher par excès de rationalité. S’agissant de gialo, même dans Argento, il y a à la fin un interrogation sur ce que l’on a vu (mal vu, ma compris, pas vu) mais qui permet de donner un (contre)sens au film. Ici, rien qui puisse donner un semblant de cohérence. On se dit (je me dis) : c’et de la belle ouvrage mais je suis comme un aveugle dans un musée : malgré l’hypersensibilité des doigts il est bien difficile d’appréhender certaines œuvres d’art.

Voici le texte de l’invitation. En principe, avec cela, on croit avoir les clés de lecture du film. On pense même qu’il s’agit de spoilers. Peut-être et c’est la raison pour laquelle je mets le texte dans les balises idoines... N’empêche, cela n’apporte pas les réponses « rationnelles »...

L’invitation (cliquer pour lire) Après Amer, Hélène Cattet et Bruno Forzani nous convient à une nouvelle expérience sensitive où l’onirisme fait corps aux pulsions et aux répulsions d’un homme qui s’aventure dans une quête labyrinthique et obsessionnelle. Sous des airs de thriller, L’étrange couleur des larmes de ton corps est une singulière exploration introspective gorgée de fantasmes et de désirs.

Lorsque Dan rentre chez lui, sa femme a disparu. Pourtant leur appartement est fermé de l’intérieur. Dan a d’ailleurs dû forcer la porte et briser la chaîne de sécurité afin de constater l’absence de sa compagne. À mesure que le trouble le gagne, l’homme entre dans une course éperdue : bientôt rejeté de son immeuble, il tente d’y pénétrer à nouveau sans savoir qu’il n’en sortira plus. Sa quête le conduit à croiser de curieux personnages et à découvrir leurs récits avant d’inexorablement se redessiner et se transformer en un voyage à la fois régressif et passionnel au cœur de ses fantasmes.

Bien que réfléchie, la narration importe peu : perdus dans les méandres de leurs obsessions, les protagonistes se laissent guider par leurs émotions, leur concupiscence ou leurs cauchemars. Il ne s’agit pas de les comprendre, mais d’épouser leur trouble dont nous sommes parallèlement les témoins. D’entrée de jeu, le générique donne le ton. Nos sens sont tout à la fois excités et frustrés, et les pistes sont nombreuses. Déjà les dynamiques de cadrage, le travail sur le son ou la musique sont source de contrastes. Déjà aussi, une « image » se veut hypnotique : celle d’une femme nue, offerte, dont le plaisir apparent, voire exacerbé, se conjugue avec une lame affûtée. Une « image » obsessionnelle qui n’aura de cesse de hanter l’imaginaire des uns, l’espace de tous.

Un espace dont l’importance est croissante au point non seulement de se révéler central, mais d’être l’un des protagonistes de l’intrigue. Si Dan s’y retrouve enfermé, ce curieux théâtre Art Nouveau dissimule bien des secrets. Une seule échappée se dessine par le biais de l’évocation. Nous sommes ainsi projetés dans le dédale des escaliers du Palais de Justice de Bruxelles qui exacerbe celui de la logique du récit. Mais cette fuite n’en est pas une, elle permet à l’espace de se replier sur lui-même alors que Dan – comme les autres – s’y enlise.

L’espace – comme les autres protagonistes – est à la fois fragmenté et morcelé. Il se présente avec luxe et faste comme un lieu de vie caractérisant Dan et ses voisins. Mais à mesure qu’il prend de l’importance, il s’émancipe de toute logique au point d’être un pur labyrinthe, écho – et moteur ? – de la confusion de Dan. De notre confusion.

La fragmentation des esprits et des corps est-elle motrice du scénario qu’elle est marquée visuellement. L’approche esthétique est magistrale et transcende avec sensibilité le trouble qui habite les protagonistes jusqu’à leur perte d’identité. Entre la grâce du cadrage et l’habilité du montage, les corps et les êtres sont tout à la fois divisés et unis : deux visages n’en forment qu’un (le rêve et le fantasme, l’accusateur et l’accusé), trois protagonistes deviennent une seule et même hypothèse… La fragmentation est encore exacerbée dans la séquence de l’« image » qui revient en leitmotiv : ce corps féminin capté par saccades photographiques. Un corps a priori réifié dont l’individualité fantomatique se veut manipulatrice et source de basculement. Une séquence dont la mise en scène contraste avec la circularité manifeste de la captation filmique ; une fluidité du mouvement, une rondeur, qui esquisse une féminité et renforce l’idée d’hypnose – marquée à l’ouverture du film par la rotation à l’infini d’une spirale.

Hélène Cattet et Bruno Forzani emploient ainsi une pluralité d’effets à dessein et sans systématisme. Ils se réapproprient notamment le « split-screens » avec brio et originalité. Il est l’une de leurs armes permettant de nous déstabiliser tout en exacerbant l’émoi et l’agitation des protagonistes. Un désarroi qui se retrouve également dans les nombreux effets de division, de démultiplication et de miroir. Un jeu proprement kaléidoscopique qui ancre la confusion qui peu à peu devient l’objet même du film jusqu’à la régression du protagoniste lors de son éveil, tout à la fois excitant et répulsif, à la sexualité.

Les réalisateurs mettent en place une adroite mécanique esthétique dont chaque élément, du cadrage au montage, du décor à la bande-son, est un rouage. Le travail sur le son est tout à la fois hypnotique et déstabilisant. À l’instar de chaque élément, il est pensé dans les possibilités de contraste qu’il présente. Les réalisateurs – qui témoignent d’une réelle distanciation et d’un humour succulent – tirent les ficelles et nous malmènent afin de nous plonger au cœur même du dédale mis en scène. Chaque « cut » devient alors une claque. Et le masochisme prend sens. Si bien que l’envie irrémédiable de revoir le film s’impose lorsque le générique de fin s’inscrit.

A la fin, nous étions invités à poser des questions mais personne n’en posa, si ce n’est l’exploitant de la salle qui est aussi partie prenante de la production et distribution du film.
Voici quelques échos de ces échanges.

L’exploitant a signalé dès le départ que le niveau sonore était élevé mais qu’il l’était sous le contrôle d’Hélène et de Bruno qui en avaient fixé l’intensité d’après ce qu’ils en percevaient dans la salle.

Les réalisateurs ont précisé que c’est la rénovation de (la facade) d’une maison Art Nouveau qui est à la base de leur film. La « maison » (en réalité on a tourné dans 5 ou 6 maisons Art Nouveau) est un personnage à part entière du film et participe à sa construction en labyrinthe. Tant les réalisateurs que les acteurs ont été influencés « psychiquement » par la (les) maisons où l’on tournait.

Seul l’acteur principal avait le scénario. Les autres acteurs n’avaient que quelques indications de leurs scènes. Comme le son était géré en postsynchronisation (il n’y avait donc pas de micros pour la prise de son) les réalisateurs parlaient aux acteurs durant le tournage de leurs scènes en leur disant à voix haute ce qui passait par leur tête. En accord avec les acteurs et après vision après tournage, les acteurs réagissaient et faisaient des propositions (parfois les réalisateurs allaient aux antipodes). Ils tenaient à leur en dire le moins possible sur le scénario où devait transparaître la dualité (la trialité voire plus) des personnages.

Le travail sur le son a été postérieur mais Hélène tenait beaucoup aux basses. Enceinte, ces sons faisaient vibrer son corps (une sorte de caisse de résonance !) et cette attente (si je puis écrire ainsi s’agissant de grossesse) a été intégrée dans le film !

A la fin, une bière offerte. A défaut d’être brassée, elle était servie dans une une bouteille aux couleurs de l’affiche du film ! (un collector selon certains si du moins ils ont pu emporter la bouteille !).


flèche Sur le web : Lien vers la fiche IMDB


Au hasard...

The Rover
le 1er septembre 2014


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