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CINECURE
L’actualité du cinéma

Cinécure est historiquement lié aux émissions radio consacrées au cinéma par Charles De Clercq sur RCF. Depuis l’automne 2017, Julien apporte sa collaboration au site qui publie ses critiques.

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Roman Polanski
J’accuse
Sortie du film le 13 novembre 2019
Article mis en ligne le 16 novembre 2019

Signe(s) particulier(s) :

  • adaptation du roman « D. » (An Officer and a Spy)" (2013) de Robert Harris, portant sur l’affaire Dreyfus ;
  • Grand prix du jury et le prix FIPRESCI à la Mostra de Venise 2019 ;
  • cinq jours avant sa sortie en salles, et une semaine après la prise de parole d’Adèle Haenel au sujet du harcèlement sexuel infligé par le metteur en scène Christophe Ruggia, le journal « Le Parisien » a révélé une nouvelle accusation de viol à l’encontre de Roman Polanski, dans laquelle la photographe Valentine Monnier explique avoir été battue et violée par le cinéaste en Suisse, en 1975, alors qu’elle avait 18 ans...

Résumé : Pendant les 12 années qu’elle dura, l’Affaire Dreyfus déchira la France, provoquant un véritable séisme dans le monde entier.
Dans cet immense scandale, le plus grand sans doute de la fin du XIXème siècle, se mêlent erreur judiciaire, déni de justice et antisémitisme. L’affaire est racontée du point de vue du Colonel Picquart qui, une fois nommé à la tête du contre-espionnage, va découvrir que les preuves contre le Capitaine Alfred Dreyfus avaient été fabriquées.
À partir de cet instant et au péril de sa carrière, puis de sa vie, il n’aura de cesse d’identifier les vrais coupables et de réhabiliter Alfred Dreyfus.

La critique de Julien

Et si « J’Accuse » était le dernier film de Roman Polanski ? En tout cas, dans le milieu du cinéma, on ne parle cette semaine-ci que de la sixième et nouvelle accusation d’abus sexuels à son encontre, en la personne d’une photographe et ex-mannequin (n’ayant cependant pas n’a pas porté plainte, les faits étant aujourd’hui prescrits), alors qu’il est toujours poursuivi par la justice américaine pour rapports sexuels illégaux avec une mineure survenus à la fin des années 70, et pour lesquels il a plaida coupable en échange de l’abandon des cinq autres chefs d’accusation retenus contre lui.

Condamné à 90 jours de prison, il n’en fera que 42 jours pour conduite exemplaire, avant que la sentence ne soit revue à la hausse, lequel s’envolera aussitôt pour la France (afin de s’y installer définitivement), pays qui, on le sait, refuse l’extradition de ses citoyens, et dont il possède la nationalité, y étant né. Depuis ces faits, Polanski ne peut plus circuler librement que dans trois pays (la France, la Pologne et la Suisse), tandis qu’il fait l’objet depuis d’un mandat d’arrêt aux Etats-Unis... Coupable ou non, Roman Polanski est un cinéaste de renom, qui n’a plus rien à prouver à la profession, lequel parvient pourtant ici à nous surprendre encore.

Présenté à la dernière Mostra de Venise, où il a remporté un franc succès critique, « J’Accuse » est en train malgré-lui de sérieusement pâtir de cette accusation, à tort ou non. Avant-première et promotion annulées, interviews décommandés, le dernier film de Roman Polanski n’est pas né sous une bonne étoile, après déjà près sept années de gestation et de latence. Coécrit avec Robert Harris (lequel avait déjà participé à son film « The Ghost Writer ») d’après son roman « D. », le film se concentre sur la véritable affaire Dreyfus (1894-1906), et plus précisément sur la quête du lieutenant-colonel Marie-Georges Picquart (ici Jean Dujardin), chef du contre-espionnage, afin de réhabiliter le capitaine Alfred Dreyfus (par Louis Garrell), un officier français de confession juive, injustement accusé de haute trahison, et condamné à la déportation à vie pour avoir fourni des documents secrets à l’Allemagne.

On ne fera pas ici un cours d’histoire, mais certains éléments que soulève cette affaire nous paraissent indissociables quant à la qualité de cette œuvre, extrêmement passionnante. Douze ans durant, la France de la Troisième République aura été ainsi secouée par ce scandale dont les répercussions se feront ressentir aux quatre coins du monde. Seul contre tous (pour l’image), Marie-Georges Picquart, promu chef du Deuxième Bureau (Service de Renseignements militaire), découvrait alors, preuves à l’appui, que le traître n’était pas celui qui purgeait sa peine sur l’île du Diable, mais bien le commandant Ferdinand Walsin Esterhazy. La presse commença alors à parler de ce dernier, tandis que le chef d’état-major général estima qu’il était dorénavant plus sain de relever Picquart de ses fonctions, lui qui fut éloigné et muté en Tunisie, avant de revenir en France, craignant pour sa propre vie. Traduit en 1898 devant un conseil d’enquête qui le réforme pour faute grave suite à sa prise de position dans cette affaire, Picquart est, au bout du compte, emprisonné près d’un an, accusé d’avoir fabriqué une preuve contre Ferdinand Walsin Esterhazy. Emile Zola écrira alors « J’Accuse » le 13 janvier 1898, tandis que Dreyfus se verra ramené en France et rejugé, sa peine abaissée à dix ans de prison, puis à la grâce pour raisons de santé, pour finir par être tous deux réhabilités à l’armée, en 1906, et Picquart nommé ministre de la Guerre.

Tout cela parait simple, et pourtant ! Cette affaire divisa profondément la société en deux camps (partisans de l’innocence ou de la culpabilité), suscitant de très violentes polémiques, diffusées par une presse des plus influentes. En effet, cette erreur (voire ce complot) judiciaire explosa au visage des français dans un contexte militaire très tendu, une politique nationaliste en plein essor, et dans un climat social propice à l’antisémitisme (Dreyfus était juif), et à la haine de l’Empire allemand. Mais outre l’injustice extrême, et flagrante de ces condamnations, le pire là-dedans est sans doute l’obstination des institutions politiques et militaires au pouvoir à ne pas avoir reconnu leur erreur, en s’enfonçant dans le déni, prêtes à tout pour ne pas noircir leur image et celle de la France, jusqu’à aller à créer des faux et autre « dossier secret », à faire valoir en justice, et faire du chantage. Tout cela relève d’une nauséabonde machinerie fourbe et lâche à l’encontre d’innocents, et aujourd’hui encore considérée comme un symbole moderne et universel de l’iniquité dont sont capables les politiciens au nom de la raison et la défense d’État, tel que l’écrivait Georges Clemenceau, rédacteur à l’époque du journal « L’Aurore », qui publia le 13 janvier 1898 l’article de Zola « J’Accuse… ! », et plus tard ministre de l’Intérieur et homme fort du Parti radical, appelé chef du gouvernement, qu’il maintiendra près de trois ans, avec en son sein un certain Picquart, ministre de la Guerre.

Si le choix du titre de ce film n’est pas anodin quant à ce qu’il a vécu (et dès lors vit encore), Roman Polanski ne voit pas au travers du vécu de Dreyfus un quelconque parallèle avec le sien, bien qu’il ne refuse par une analogie vis-à-vis de ses démêlés judiciaires actuels et de ce que l’armée a refusé de se reconnaître à l’époque de l’affaire. Nous ne jouerons pas ici le rôle de l’avocat du diable, mais il faut bien reconnaître que le cinéaste semble ne pas avoir eu froid aux yeux en adaptant cette histoire, lui qui savait, inévitablement, que son film allait créer le débat dès sa sortir en salles. Finalement, ce sera pire. Quoi qu’il en soit, Polanski a été plus inspiré que jamais par cette histoire, et libre ici un film extrêmement puissant, passionnant, et mis en scène avec force et tenue.

Véritable moteur diesel, « J’Accuse » prend le temps de planter le drapeau, et tous ses personnages. Force est de constater que nous avons affaire ici à une œuvre dotée d’un budget conséquent (vingt-deux millions d’euros), étant donné une reconstitution à reproduire. Et on ne peut ici que la saluer, malgré quelques fonds vert raté glissés de part et d’autre des dialogues filmés en extérieur. Ainsi, les décors, les costumes, les couleurs, les coiffures, les aptitudes des personnages respectent l’époque en question, tout comme leur parlé et leur expressivité. Audacieux, Polanski n’a pas lésiné sur les moyens, et prouve qu’une fresque historique peut encore éveiller les consciences, sonner très actuel, tout en divertissant pleinement, au contraire par exemple du dernier film de Pierre Schoeller, « Un Peuple et Son Roi » (2018). Car du début à la fin, « J’Accuse » est un tour de force qui prend aux tripes, à mesure que les horreurs humaines, et le déshonneur, se dévoilent. Car comment une telle chose à telle bien pu se produire ? C’est là que le film gagne des jalons, tant cette question est intéressante et perturbante, tandis qu’il y répond, en se positionnant tel un cheval cabré, prêt à se défendre. Au fil d’une mise en scène menée tambour battant, précise, tendue, enlevée, le cinéaste affiche une maîtrise absolue de son film, bien aidé, il faut le dire, par un casting subtilement bien défini.

Jean Dujardin obtient sans aucun doute ici l’un de ses plus grands rôles dans la peau de Picquart, un honnête homme prêt à sacrifier sa position pour prouver l’innocence d’un autre, se mettant alors à dos le monde pour et dans lequel il a tout donné depuis des années, tout en restant fidèle aux valeurs humaines, pourtant chères à la France. Il interprète ici l’homme juste et droit dans ses bottes, lequel ne peut vivre tranquille, en âme et conscience, sachant qu’un innocent croule derrière les barreaux. C’est là un personnage grand par taille, mais surtout par l’héroïsme, la soif de reconnaissance, de justice, et l’ambiguïté. En somme, un des premiers lanceur d’alerte ! Pourtant, il est loin d’être le seul à avoir aidé à la dépénalisation de Dreyfus, puisque ce dernier a pu compter sur son frère Mathieu, mais aussi sur le vice-président du Sénat Auguste Scheurer-Kestner, Zola et Clemenceau, ou encore l’avocat Fernand Labori. Mais tous ces caractères figurent ici parmi l’ensemble des personnages secondaires qui croiseront la route de Picquart, et majoritairement campés par des pensionnaires de la Comédie-Française. Autant donc dire qu’ils ont tous une certaine prestance de jeu, et surtout un gueule, parce que c’est le cas !

Personnellement, on aurait pas voulu se frotter aux vraies personnalités qu’ils reflètent ! Avec repartie, l’écriture parvient à faire vivre chacun d’entre eux, avec leur propre culpabilité et manière de la montrer pour les antagonistes, et courage pour les protagonistes. D’ailleurs, en termes d’écriture, « J’Accuse » envoie du lourd, notamment lors des scènes de procès, où les mots et le débit de la parole sont d’une efficacité sans nom. On aurait même envie que cela continue tellement les propos soulevés, les mots, techniques et excuses employés nous retournent parfois par leur aberration ; la vérité, elle, ne pouvant être que plus grande, une fois qu’elle sera reconnue. Bref, on a l’impression d’y être encore !

« J’Accuse » est un grand film d’époque actuel (si, si). L’un de ceux qui nous donneraient l’envie de nous plonger dans les livres d’histoire, qui ne laissent pas indifférents, et qui marquent durablement le spectateur. Cependant, il ne le fait pas forcément par ce qu’il nous montre (bien que le produit ait un charme et un charisme fou), mais bien par ce qu’il évoque, et soulève. Roman Polanski, dans une sous-démarche personnelle ou non, réalise ici l’un de ses meilleurs films, en se penchant sur l’un des plus grands conflits sociaux et politiques majeurs qu’ait connu la France, et dont les fondements sont toujours présents dans la politique actuelle et les pouvoirs exercés par les hautes instances actuelles, tandis que l’antisémitisme ne cesse de progresser, et notamment en France (plus 69% l’année dernière).



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