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CINECURE
L’actualité du cinéma sur RCF

CINECURE pas un blog mais le complément sur le web des émissions radio du même nom produites par Charles De Clercq pour la radio RCF en Belgique. Celui-ci est sensible aux émotions dont il se nourrit et aime analyser les rapport entre films et romans lorsque ceux-ci sont adaptés au cinéma.

Les interviews de Dimanche et de RCF
Interview de Laurent Van Lancker (Dimanche)
le réalisateur de Brak
Article mis en ligne le 5 septembre 2016
dernière modification le 17 septembre 2016

par Charles De Clercq
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Nous avons eu le plaisir de rencontrer Laurent Van Lancker, le réalisateur de Brak. Celui-ci a accordé une interview pour l’hebdomadaire Dimanche. Vous trouverez ci-après la totalité de celle-ci. Nous recevrons Laurent Van Lancker la semaine prochaine sur RCF et mettrons le podcast en ligne après diffusion à l’antenne.

Vous avez réalisé un film, Brak, qui sortira sur les écrans le 14 septembre 2016. Il est tiré d’un ouvrage d’un auteur du nord du pays. Pourquoi avoir adapté ce livre ?

Elvis Peeters est un auteur contemporain très connu en Flandre. Je suis un grand fan et j’ai lu toutes ses œuvres. En fait, j’avais déjà adapté une de ses nouvelles en 2000. Pierre était mon premier court-métrage de fiction en sortant de mes études. J’ai ensuite réalisé des documentaires et des films plus expérimentaux. Brak est mon premier long-métrage de fiction.
Je suis toujours en contact avec Elvis Peeters et nous avions déjà eu l’idée d’écrire quelque chose ensemble. Quand j’ai lu son livre, j’ai eu un coup de cœur, car il traitait d’un thème dont il faut parler : la migration à venir et celle que l’on a déjà vécue. Comme Elvis Peeters, je voulais me poser la question : « que se passe-t-il quand on cesse de regarder la migration à distance et que nous devons la vivre nous-mêmes parce qu’elle frappe à nos portes ». Or, entre le moment où j’ai pensé le film et celui où je l’ai réalisé, la migration était là, plus que jamais ! Lorsque E. Peeters écrit le livre en 2006, on découvre la migration à travers les écrans, les journaux parlés, mais on n’a pas encore de contact, les migrants ne sont pas encore là. Ou, s’ils sont là, on les cache, ils sont dans des centres.

Lorsque vous écrivez le film avec Elvis, la migration n’était pas encore aussi importante qu’aujourd’hui ?

Pas aussi forte, mais le film voulait parler de cela. J’ai traité déjà de la migration et réalisé des films sur ce thème. Je suis impliqué dans ces mouvements, politiquement ou philosophiquement. Je ne m’attendais pas à une évolution aussi rapide. Le film voulait parler de cela : que se passe-t-il quand « forteresse Europe » s’est écroulée ? Le film, c’est cela : les frontières se sont écroulées. Toute l’Europe est devenue un grand camp de migrants. En tout cas, l’industrie ne fonctionne plus, ni le système socio-économique ou médical.
Cela va assez vite : que se passe-t-il dans ces situations-là ? L’idée du film est de choisir non pas le point de vue d’un migrant blanc, Nord européen condamné à ou qui se retrouve dans la même situation et qui se dit que lui aussi doit migrer. Ce qui m’intéressait et c’est là où je diverge du roman, c’est l’idée que l’on a déjà été migrant, que l’on a tous été migrants. La Belgique a connu des famines. Certains ont dû migrer en France.

Il y a eu des migrations depuis des centaines ou des milliers d’années déjà ?

Oui, on oublie que l’on est tous des fils de migrants. Et donc le film aborde cette question que cette fois-ci les Nord européens doivent migrer aussi. Philosophiquement, l’idée était d’aborder la question sous l’angle plus individualiste d’un blanc européen au travers de sa personne, de son individu, sans voir qu’autour de lui il y a une communauté, une société possible.

Chacun tente de se sauver lui-même ?

Oui et c’est ce que l’on dit des migrants, mais je vais régulièrement à Calais depuis un an et demi et je connais la problématique depuis longtemps. Même si les parcours sont individuels il y a une solidarité et le sens de la communauté est énorme, même s’il peut y avoir des tensions entre des communautés. Le moteur de départ est rarement individuel et ce sont quelques amis, la famille, une petite communauté qui disent « vas-y ». Ici, j’ai voulu monter une personne individualiste, seule isolée.

En fait, il y a en a même deux qui veulent partir, dont l’un qui tente de construire un radeau !

Oui, c’est l’acteur Sam Louwyck. C’est l’alter ego de l’autre. Ce personnage est arrivé beaucoup plus tard dans le scénario. Au départ, ce devait être un court métrage avant d’évoluer vers un long métrage. Un an plus tard, j’ai tourné en un jour toutes les scènes avec Sam. L’idée était d’en faire un alter ego par rapport au personnage principal qui représente une vision individualiste de la migration tandis qu’Amina, le personnage féminin, représentait la solidarité, l’idée d’une communauté et, en tout cas, d’un futur possible. Donc ne pas nécessairement migrer, mais, dans ce monde en friche, montrer qu’il y avait moyen de recréer quelque chose.

Amina qui a cependant des ambiguïtés !

Oui, elle joue un double jeu durant tout le film. Cette ambigüité m’intéressait. Ensuite, il à le personnage, le vagabond, que j’écris en plus. Il représente la tendance à l’autosuffisance, de bio, de permaculture… partir créer un monde, dans les Ardennes, en Ardèche, les Cévennes… Se met en marge de la société, en autonomie. Lui (Sam) se met en marge dans le film, il construit son propre bateau pour tenter la traversée.

Vous êtes parti d’un fait réel…

Oui. Il y a des éléments de fiction… et de réel, dans les décors surtout. Ici, c’est basé sur une tentative de traverser la Manche par un migrant en début 2014. Il a construit un radeau et n’a fait que trois kilomètres. Il était en hypothermie et heureusement on l’a sauvé. Le radeau du film est calqué sur celui que ce migrant avait construit. Il prend sa destinée en mains, sans penser à un passeur.

Dans ce film de « science-fiction », tourné dans des décors naturels, Lucas (Tibo Bandenborre) est confronté à des passeurs, il doit négocier. Ce n’est pas facile. Que peut-il vendre ? Quelle est la valeur marchande des choses ?

C’est ce que j’appelle de la « science-fiction anthropologique » très réaliste. Je voulais montrer au spectateur que l’on est dans une configuration du monde possible dans cinq ou dix ans. On tourne dans des décors réels, aussi bien la ville abandonnée de Doel, dans des décors réels vides, ou comme le magasin Lavoisier à Saint-Gilles qui est basé sur le recyclage, dans l’église du Béguinage au moment où il y avait un camp de migrants, des Afghans qui « occupaient » l’église. J’ai tourné des scènes à Calais. C’était important pour moi qui viens du documentaire d’ancrer mon film dans un réel possible. C’est aussi le style, caméra à l’épaule qui permet de suivre le point de vue d’un personnage, de vivre avec lui, de découvrir ses choix… ses ambiguïtés !

Personne n’est totalement mauvais ?

… et personne n’est totalement bon ! Il y a beaucoup de situations en demi-teinte, de choix difficiles…

Ce que vous décrivez peut-il arriver ?

Je suis un cinéaste du réel et une des raisons pour lesquelles je suis passé à la fiction, c’est que je suis un cinéaste du poétique et du sensoriel (aussi en documentaire). Ma fiction est à la fois très poétique et très politique ! Il y a le mélange des deux.

L’article dans Dimanche (lien au format pdf) :





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