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Ali Abbasi
Holy Spider (Les Nuits de Mashhad)
Sortie du film le 26 octobre 2022
Article mis en ligne le 26 octobre 2022

par Julien Brnl

Genre : Crime, drame

Durée : 118’

Acteurs : Zar Amir Ebrahimi, Mehdi Bajestani, Arash Ashtiani, Forouzan Jamshidnejad...

Synopsis :
Iran 2001, une journaliste de Téhéran plonge dans les faubourgs les plus mal famés de la ville sainte de Mashhad pour enquêter sur une série de féminicides. Elle va s’apercevoir rapidement que les autorités locales ne sont pas pressées de voir l’affaire résolue. Ces crimes seraient l’œuvre d’un seul homme, qui prétend purifier la ville de ses péchés, en s’attaquant la nuit aux prostituées.

La critique de Julien

Récompensé très justement du Prix d’interprétation féminine pour Zahra Amir Ebrahimi au Festival de Cannes 2022, « Holy Spider » est le troisième long métrage du scénariste, réalisateur et monteur danois d’origine iranienne Ali Abbasi, lequel travaille sur ce film depuis une quinzaine d’années, et s’inspire d’un fait divers qui s’est déroulé de 2000 à 2001 à Mashhad, en Iran. Saeed Hanaei, un maçon et père de famille, surnommé « l’araignée », a alors assassiné seize prostituées, afin de débarrasser la ville de Mashhad de la débauche, au nom de Dieu et du huitième iman. C’est son procès, très médiatisé, qui a alors, à l’époque, interpellé son futur metteur en scène de ce film. En effet, la misogyne étant ancrée dans la culture iranienne, une partie de l’opinion publique et des médias les plus conservateurs se sont mis à encenser Hanaei en héros, convaincus qu’il avait accompli son devoir religieux, bien qu’il fut plusieurs fois condamné à mort pour ses actes...

Même s’il pointe ici ce fait divers particulier, Ali Abbasi n’avait pas pour vocation de mener au travers de son film un acte politique à l’encontre du gouvernement iranien, mais bien de soulever une problématique qui demeure au Moyen-Orient et aux quatre coins du monde, existant sous diverses formes, et portant atteinte à la vie des femmes, méprisées par les hommes. Or, le message n’est, semble-t-il, pas passé aux yeux du ministre de la Culture iranien Mohammad Mehdi Esmaili et de l’Organisation du cinéma iranien, lesquels ont protesté contre la sélection « complètement politique » du film à Cannes. Tout cela sous prétexte de « montrer une mauvaise image de la société iranienne », condamnant ainsi le film, le prix décerné à l’actrice Zahra Amir Ebrahimi, et toutes les personnes d’Iran impliquées, de près ou de loin, dans le film « Holy Spider ». Terrifiant !

Le cinéaste dresse dès lors ici plusieurs portraits et points de vue envers cette histoire, Saeed Hanaei étant l’un des tueurs en série les plus célèbres d’Iran. Il y a d’une part celui de Saeed (intense Mehdi Bajestani), à la fois victime et criminel, lui qui s’est battu pendant 623 jours pendant la guerre Iran-Irak, ayant sacrifié sa jeunesse pour son pays, avant de comprendre que les sacrifices qu’il avait consentis n’avaient servi à rien. Plongé dans un vide existentiel sans précédent, ce dernier trouva alors une nouvelle mission au nom de l’imam Reza, jouant au justicier, lui qui ne se considérait donc pas comme un assassin, faisant lui-même son « djihad contre le vice », en nettoyant ainsi les rues pour défendre le sang des martyrs. En effet, Hanaei ne pouvait pas supporter que des femmes aillent offrir impunément leurs services devant le mausolée de l’imam Reza, soit la plus grande mosquée au monde, située dans la deuxième ville sainte la plus importante au monde, Mashhad, qui attire plus de 20 millions de touristes et pèlerins tous les ans. 

Dans sa quête de questionnement sur le féminicide, Ali Abbasi s’est évidemment intéressé aux victimes, vis-à-vis ici de la trajectoire fictive de Rahimi (vibrante Zar Amir Ebrahimi), une journaliste en plein déchirement intérieur, quasi seule contre tous dans son enquête, alors que la ville sainte de Mashhad ne veut pas de polémique, elle qui vient de Téhéran, et qui est vue, étant donné son expérience antérieure, comme une femme en scandale, ce que le Religieux ici n’hésitera pas à lui dire, tout comme de l’inviter à surveiller son comportement, elle qui devra composer seule face aux atermoiements des autorités et leur incapacité à adopter une stratégie efficace pour arrêter ce meurtrier. À moins qu’il s’agisse-là d’un complot, étant donné que Saeed nettoie « moralement » lui-même les rues de la ville, à la place de la police ? Rahimi, malgré les dangers de toutes parts, fera alors le pied de grue tous les soirs, en espérant mettre la main sur le tueur, livrant quant à lui par téléphone le lieu où il déposait les corps de ses victimes, et cela à un honnête enquêteur couvrant des crimes (une connaissance de Rahimi), étant donné qu’il souhaitait apparaître dans le journal... 

D’une manière ou d’une autre, les scénaristes (dont Ali Abbasi) mettent également ici en images les maux qui gangrènent l’Iran, comme la criminalité, le trafic de drogues, la corruption. « Holy Spider » nous montre ainsi comment un gouvernement ultra-conservateur peut se poser la question de la culpabilité ou non d’un tueur, et cela au nom de la religion, tandis que l’achat du pardon et des pots-de-vin est monnaie courante dans ces milieux carcéraux peu réglementaires. Un système laissant finalement peu de place à la justice, alors que le gouvernement iranien entendait bien ici clore cette affaire avant les élections, subissant d’autant plus la pression de Téhéran, tout en étant surveillé par les médias, à qui ils devaient rendre des comptes, et répondre, quelque part, de leurs actes pour ceux de Saeed Hanaei. Et puis, il y a bien entendu le regard de la population sur ces faits, et ses effroyables propos par complaisance religieuse envers les actes de l’accusé, sous prétexte que ces femmes méritaient soi-disant leur châtiment, et qu’Hanaei n’avait rien fait de mal. La femme de Saeed Hanaei (et sa famille proche) le défendra également, elle qui, face caméra, se voilera la face, faisant entendre aux journalistes ce qu’elle veut faire entendre, quitte à tromper et à mentir, mais surtout à amadouer l’opinion publique et, au moins, les juges... 

Divisé en deux parties, le film d’Ali Abbasi se révèle être d’une efficacité redoutable, lequel rend crédible, avec un réalisme confondant, plusieurs tabous de la société iranienne et de son cinéma, que sont la nudité, le sexe, la drogue, la prostitution. Or, ces phénomènes traversent pourtant cette société, lesquels ont toute leur place dans l’intrigue du film, et contribuent à son atmosphère pesante, noire, et très froide, bien que le film s’avère être un tantinet conventionnel dans son procédé d’écriture. Abbasi ne recule également devant rien pour appuyer ses propos. Les meurtres sont d’ailleurs filmés ici de manière à ressentir toute la violence crue des actes, et la détermination avec laquelle Hanaei les perpétrait, convaincu de ce qu’il faisait, au nom de Dieu, de l’Iran. Et autant dire que ces scènes pourraient déranger, étant donné le regard morbide des victimes vers leur bourreau, lorsque celui-ci les étrangle jusqu’au dernier souffle...

On comprend en tout cas pourquoi le gouvernement iranien a refusé que le film y soit tourné, tandis qu’il a fait en sorte que le régime turc expulse à son tour toute l’équipe du film durant ses repérages. Finalement, le film a été tourné à Amman, en Jordanie, tandis que l’équipe de tournage a su rendre aux décors l’ambiance des paysages industriels de Mashhad, rugueux et sinistres. Enfin, par sa manière de filmer ses acteurs, en tentant d’humaniser ces individus, héroïques pour les uns, détestables pour les autres, Abbasi offre un formidable pied de nez à l’égard de la société iranienne, qui ne cherche, quant à elle, pas à comprendre les individus qui s’en prennent à son image, à ses principes et valeurs irréversibles, elle qui dépossède, encore aujourd’hui, la femme de son humanité, le visage emmitouflé sous un tissu, de la tête au pied. « Holy Spider » finit alors par rendre hommage à celles qui ont été tuées par cet individu, et à toutes les femmes qui le sont dans le monde, jour après jour, sans aucun raison apparente...



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