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Les critiques de Julien Brnl
Hérédité
Réalisateur(s) : Ari Aster
Article mis en ligne le 27 juin 2018
dernière modification le 26 juillet 2018

par Julien Brnl
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Avec sa campagne marketing qui cache bien son jeu, « Hérédité » a tout pour être l’un des films les plus angoissants de ces dernières années. Maîtrisé à tel point d’en redemander, le spectateur n’a qu’une seule envie après l’avoir vu, soit celle de retourner dans la salle, et se rendre d’autant plus compte de ce qu’il vient de voir. Autopsie terrifiante d’un drame familial cauchemardesque sans issue, « Hérédité » est un film de genre renversant comme on les aime, et comme on en voit peu. À compter de ce jour ? - 18/20

➡ Vu au cinéma Acinapolis Jambes - Sortie du film le 27 juin 2018

Signe(s) particulier(s) :

  • première (!) réalisation et premier scénario d’Ari Aster pour ce projet mûri de longue date ;
  • la demeure des Graham a été reconstituée en studio pour une question de flexibilité de caméra ;
  • la bande-annonce du film a été diffusée par erreur en Australie avant la projection du film « Pierre Lapin », causant l’effroi chez les enfants et la panique chez les parents ;
  • distribué aux USA par l’indépendant A24, réputé pour le choix audacieux de ses films, avec notamment « Moonlight », « The Witch », « The Lobster » et « Room » dans leur catalogue.

Résumé : Lorsque Ellen, matriarche de la famille Graham, décède, sa famille découvre des secrets de plus en plus terrifiants sur sa lignée. Une hérédité sinistre à laquelle il semble impossible d’échapper.

La critique

Le temps d’un seul premier film, « Hérédité », Ari Aster vient de nous mettre une claque monumentale de mise en scène, tant son film fait peur à regarder, et dans le bon sens du terme. C’est simple : de côté, le jump-scare écumé : place à une véritable maestria de terreur. Oui, « Hérédité » mérite amplement la réputation qui le précède depuis sa présentation au Festival du film de Sundance. Alors attention, car nous voilà dans l’antre d’un film inclassable, à la croisée des genres, entre le drame familial, l’horreur, l’épouvante et le fantastique.

Alors que la grand-mère vient de décéder, chaque membre de famille Graham fait face au deuil. En froid avec sa mère depuis de nombreuses années, Annie (Toni Collette) se réfugie dans ses maquettes, elle qui travaille dans l’art. Elle ne peut ainsi s’empêcher de représenter les scènes de sa vie en miniature, comme si elles lui permettaient d’avoir une emprise sur sa vie… Pleine de remords et de questionnements, elle se rend depuis peu dans un groupe anonyme afin de parler de sa mère et de la relation tumultueuse qu’elle entretenait avec elle. Le père de famille, Steve (Gabriel Byrne), représente la figure paternelle dans son excellence, tentant de maintenir un semblant de stabilité dans sa famille, lui qui est psychologue ; alors que leur fils, Peter (Alex Wolff), s’adonne à la fumette, et sa sœur, Charlie (Milly Shapiro), semble de plus en plus en proie à une force extérieure. Au départ de symboles non hasardeux et d’effets paranormaux de plus en plus persistants, la famille Graham va découvrir le lourd héritage qui pèse sur elle…

Dès la scène d’ouverture, on découvre tout de suite la manœuvre visuelle avec laquelle va jouer le réalisateur. Il filme alors un plan-séquence dans la pièce de travail d’Annie, où la caméra effectue un travelling avant pour atterrir à grandeurs réelles dans l’une de ses maquettes, et plus précisément dans la chambre de son fils, où l’action débute. La mise en scène de ce film dévoile dès lors l’un de ses tours de passe fondamentaux, à savoir la mise en abyme. Révélant un jeu de poupées russes tout le long de son récit, Ari Aster établit une frontière étroite entre prises de vues réelles et images filmées à taille de maquette, tout en nous perturbant par le lien qui lie ces deux représentations d’une même scène.

Force est de constater que le réalisateur maîtrise sans relâche ce procédé audacieux et très efficace, lequel nous donne deux niveaux de lecture complémentaires assez intéressants. Mais là où la mise en scène de son bébé tisse sa toile pour alors ne plus nous permettre s’en échapper, c’est dans sa manière de créer une atmosphère anxiogène et de plus en plus tétanisant. Crescendo, Ari Aster met en place une spirale infernale d’idées de mise en scène particulièrement efficaces, en s’appuyant sur la puissance du hors-champ, pour alors mieux nous assommer de terreur dès l’instant d’après.

D’ailleurs, si vous chercher ici un film qui vous fera sursauter, alors vous serez sans doute déçus, car « Hérédité » crée en nous une terreur constante, et de plus en plus appuyée. La peur n’est donc pas ici physique, mais bien psychologique, si bien que le spectateur a peur de voir le film, et chacune des scènes qui se succèdent. Les décors, la lumière et le travail sonore (le claquement de langue) finissent par conjurer notre capacité à assister avec effroi à la paranoïa dans laquelle semblent tomber les personnages ; nos certitudes étant tout aussi remises en question au fil du récit que les leurs. À coup d’apparitions cadavériques, d’ombres d’outre-tombe, d’illusions d’optique, de reflet dans une vitre, de jeu de leurres, de possession ou encore, et tout simplement, d’une séance de spiritisme, Ari Aster met les nerfs du spectateur à rude épreuve, pour notre plus grand (dé)plaisir.

L’autre particularité du film, c’est de construire un scénario non seulement de manière linéaire, mais aussi comme un assemblage d’indices glissés par-ci par-là, lesquels aboutissent aux clefs de la compréhension de l’héritage pour le moins terrible et inévitable de la famille Graham. S’il s’imprègne ainsi avec succès d’une mise en scène oppressante et viscérale, c’est pour servir le côté parfaitement impitoyable et mortifère de son histoire, qui ne se résume pas à la descente aux enfers de la famille, mais qui puise ses origines bien au-delà de ce qui lui arrive là, maintenant. Car « Hérédité » est une tragédie qui amène le spectateur dans une zone d’inconfort, sortant des sentiers standards pour nous confronter à quelque chose de plus occulte.

Au regard de cette direction, c’est peut-être au niveau de la compréhension et de la tournure des événements que le film risque d’en laisser plus d’un sur le carreau.

Ésotérique, le final balance du côté fantastique, au risque d’en déstabiliser plus d’un, et de passionner les autres, eux qui n’hésiteront pas à se prosterner devant l’autel bâti autour de ce scénario aussi malin que le mal. Ari Aster n’a pas fait les choses à moitié pour mettre en image une histoire « de poupées dans une maison de poupées », comblée d’une multitude de signes dissipés, pour alors mieux régner lors d’un dénouement par excellence. D’ailleurs, son film fait partie de ceux que l’on pourrait revoir à plusieurs reprises, en y découvrant à chaque vision d’autres éléments de réponses qu’on n’avait pas encore découverts. Pour le cinéphile, c’est tout simplement le signe d’un film abouti dans son délire.

Alors qu’il réalise et scénarise son film, Ari Aster se révèle être aussi un directeur d’acteurs pour le moins hallucinant, d’autant plus qu’on n’attendait pas un jeu aussi pointilleux et dévoué ici de ses acteurs. Si Toni Collette l’emporte la tête haute (et pas que), le jeune Alex Wolff tient ici un rôle qui devrait permettre à sa carrière de prendre un tournant. On ne sait trop quoi penser de Milly Shapiro, et son visage si particulier, si ce n’est qu’on ne sait pas s’il s’agit d’une jeune fille, ou d’une femme dans le corps d’une jeune fille. Quoi qu’il en soit, son physique sert la cause, et crée le malaise. Enfin, Gabriel Byrne représente l’équilibre même, malgré les horreurs vécues par ses proches, lui qui tente, tant bien que mal, de comprendre.



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