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Asghar Farhadi
Ghahreman (Un héros)
Date de sortie : 22/12/2021
Article mis en ligne le 24 novembre 2021
dernière modification le 25 novembre 2021

par Charles De Clercq

Synopsis : Rahim est en prison à cause d’une dette qu’il n’a pas pu rembourser. Lors d’une permission de deux jours, il tente de convaincre son créancier de retirer sa plainte contre le versement d’une partie de la somme. Mais les choses ne se passent pas comme prévu...

Acteurs : Amir Jadidi, Mohsen Tanabandeh, Fereshteh Sadrorafaii

Nous avions beaucoup apprécié Une séparation et plus encore Le client (entre autres). Ceux qui aiment le cinéma d’ Asghar Farhadi ne seront pas dépaysés même si « Un héros » pourra paraître plus mineur, moins incandescent que d’autres de ses films et aurait gagné à être un peu moins long (2h07). L’intrigue nous permet d’aborder la question du vrai et du faux, de la vérité, du mensonge et de l’enchainement dramatique des événements lorsque la frontière devient poreuse entre ces éléments. Même si l’intrigue paraîtra prévisible à certains, elle nous fait découvrir l’irréversibilité de l’action humaine (et nous employons ici les termes action et irréversibilité dans le sens que feue la philosophe juive Hannah Arendt ; dans la foulée l’on peut aussi ajouter ses réflexions sur l’imprévisibilité et la promesse). J’ai fait, en effet, un lien durant le film avec les réflexions de celle-ci, dans son livre La condition de l’homme moderne (1958) où elle traite de l’action humaine et des risques de celle-ci (cliquer sur le titre suivant pour découvrir une réflexion qui n’est pas indispensable pour voir le film !!!).


Action et irréversibilité (cliquer pour lire)

Pour Mme Arendt, l’action est l’« activité » qui met directement en rapport les hommes sans la médiation des objets ni de la matière. Nous sommes dans le domaine des hommes agissants. Le pluriel est nécessaire parce qu’ici, la condition humaine est la pluralité. Il ne s’agit cependant pas du face-à-face intersubjectif relatif au domaine privé, car on se situe essentiellement dans la zone publique, collective. Ce sont DES hommes et non pas l’homme qui vivent sur terre et habitent le monde. Si tous les aspects de la condition humaine ont « à voir » de l’une ou l’autre façon avec le « politique », c’est la pluralité qui sera spécifiquement la condition de toute vie proprement politique. Toutefois, il y aura un renversement à la modernité. Ce sera l’ homo faber qui sera placé au sommet de l’échelle, ce que Marx théorisera a posteriori. Malheureusement Marx voit homo faber et non homo activus ! C’est pourquoi le travail sera ambigu chez Marx puisqu’il est à la fois source d’aliénation et de libération !

Pourtant, malgré la peur qu’il fait naître, l’agir serait la plus humaine des activités. L’auteur caractérise l’action par l’imprévisibilité et l’irréversibilité. Quand j’ai parlé et/ou agi, je ne sais pas faire que je n’aie pas parlé ou agi d’une part, et je ne sais pas où cela conduira, d’autre part. En ce sens, le tragique de l’existence humaine est lié à l’irréversibilité de l’action.

Dans son étude sur l’action, l’auteur développe deux de ses caractéristiques : l’irréversibilité et l’imprévisibilité. Elle écrit ainsi : « contre l’irréversibilité et l’imprévisibilité du processus déclenché par l’action, le remède ne vient pas d’une autre faculté éventuellement supérieure, c’est l’une des virtualités de l’action elle-même. La rédemption possible de la situation d’irréversibilité - dans laquelle on ne peut défaire ce que l’on a fait, alors que l’on ne savait pas, que l’on ne pouvait pas savoir ce que l’on faisait - c’est la faculté de pardonner. Contre l’imprévisibilité, contre la chaotique incertitude de l’avenir, le remède se trouve dans la capacité de faire et de tenir des promesses. Ces deux facultés vont de pair : celle du pardon sert à supprimer les actes du passé, dont les ’fautes’ sont suspendues comme l’épée de Damoclès au-dessus de chaque génération nouvelle ; l’autre qui consiste à se lier par des promesses, sert à disposer dans cet océan d’incertitude qu’est l’avenir par définition, des îlots de sécurité sans lesquels aucune continuité, sans même parler de durée, ne serait possible dans les relations des hommes entre eux (p. 266) » .


Lorsque Rahim promet de rembourser son créancier, lorsqu’il dérive de son plan initial son action aura des conséquences, lorsqu’il dit la « vérité » et qu’on l’invite à modifier un peu celle-ci, cette action va changer son avenir et celui d’autres personnes. Il est difficile ici d’en dire plus sans trahir l’intrigue, d’autant que celle-ci est prévisible, malgré l’imprévisibilité pour Rahim des conséquences des diverses altérations de la vérité. Ce qui n’est pas totalement un « vrai mensonge », mais pas non plus « la vraie vérité » va affecter ses proches en cascade, mais également les médias et le pays (via ceux-ci et les réseaux sociaux). Ce qui a été dit, mais n’était pas réel et qui est « modifié » pour servir les intérêts de responsables de la prison, de médias, de proches va s’amplifier jusqu’à ne plus pouvoir être contrôlé et que certains, tels Rahim, ne puissent plus se contrôler et qui ne pourra pas être caché au public. Il faut aussi entendre la voix du débiteur et de ses proches dans cette intrigue où le point de départ pourrait être simple malchance. Mais le film interroge aussi une société, son mode de fonctionnement et notamment sur l’importance liée au pardon par la personne offensée ou lésée (évoqué aussi dans le film Yalda, la nuit du pardon de Massoud Bakhshi, en 2019 ). Par ailleurs la question du mensonge avait aussi été abordée (autrement) par Abbas Kiarostami dans Nema-ye Nazdik (Close-up, en 1990.