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CINECURE
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Alex Garland
Eux (Men)
Sortie du film le 08 juin 2022
Article mis en ligne le 22 juin 2022

par Julien Brnl

Genre : Horreur

Durée : 100’

Acteurs : Jessie Buckley, Rory Kinnear, Paapa Essiedu...

Synopsis :
Une jeune femme se retire dans la campagne britannique après la mort de son ex-mari, quand quelque chose ou quelqu’un semble la traquer, venant troubler sa tranquillité. Ce qui n’était au départ qu’une menace latente devient un véritable cauchemar, et elle est assaillie par les démons de son passé.

La critique de Julien

Présenté en séance spéciale à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes 2022, « Eux » (ou « Men » en version originale) est la troisième réalisation du romancier, scénariste et réalisateur britannique Alex Garland, après « Ex-Machina » (2014) et « Annihilation » (2017), lequel est pour sa part directement sorti sur Netflix. Et autant dire tout de suite que son film nouveau d’horreur, folklorique et psychologique aux accents féministes, s’inscrit parfaitement dans sa filmographie, lui qui est une œuvre abstraite, déroutante, laissant libre recours à son imagination et à nos interprétations les plus farfelues, nécessitant la recherche de quelques explications éclairantes après-séance (pour les plus courageux d’entre vous) ; ce qu’on a fait, et que l’on ne regrette pas. Car son film a bien du sens... Pour notre part, nous aimons les films de genre qui retournent le cerveau, et qui se laissent digérer, déchiffrer avec le temps. « Eux » est donc clairement de ceux-là, lui qui ne sera apprécié que par une faible partie des spectateurs, étant donné que seul le cinéaste connaît majoritairement les intentions et la symbolique des éléments et des scènes ésotériques qu’il filme...

Dès l’ouverture, le film d’Alex Garland fascine. La scène en question se déroule alors dans un appartement londonien, éclairé par les teintes rougeâtres d’un coucher de soleil, alors qu’une femme y croise le regard, au ralenti, d’un homme chutant du balcon du haut, laquelle sera hantée à jamais par cet échange de regard. Cette femme, c’est Harper Marlowe, interprétée par l’exceptionnelle Jessie Buckley, révélée il y a peu dans « Jersey Affair » (2018) de Michael Pearce et qui ne fait, depuis, que monter. Et cet homme, ce n’est autre que son mari (Paapa Essiedu), lequel l’avait menacée quelques minutes plus tôt de se suicider si elle décidait de le quitter pour de bon. Sauf qu’après l’avoir frappée, Harper l’a mis à la porte de leur appartement. Dès lors, s’est-il vraiment suicidé ? Où est-il tombé en essayant de la rejoindre en passant par les extérieurs ? Rien n’est moins sûr, tout comme les chemins que prend le film de son auteur. Ce qui est par contre évident, c’est que la veuve, réfugiée dans une maison d’hôte en pleine campagne britannique afin de prendre du temps pour elle, se verra poursuivie par une entité prenant le visage de tous les hommes qu’elle y croisera sur son chemin, c’est-à-dire celui du propriétaire des lieux, Geoffrey, jouée par Rory Kinnear, qu’on a pu voir dans le rôle de Bill Taner dans les derniers films « James Bond ». Plus étrange encore : Harper semble plus dérangée par ces apparitions menaçantes que par la ressemblance frappante entre tous ces hommes. A moins que sa conscience ne remarque pas ce (gros) détail, elle qui considérerait ainsi tous les hommes comme les mêmes, résultant de l’impact psychologique des abus émotionnels et de la manipulation psychologique qu’exerçait sur elle son défunt époux ?

« Eux » débute ainsi sur les chapeaux de roue, tandis que Garland installe crescendo une ambiance qui dresse les poils, bien aidé par de gros plans filmant une nature luxuriante et bucolique, tandis que la silhouette d’un homme nu guette Harper, elle qui en fera pour la première fois les frais alors qu’elle est en train de crier son propre prénom dans un long et ancien tunnel ferroviaire, tandis que les échos de sa voix créés une certaine mélodie, laquelle s’en amusera, un premier temps. A ce moment-là, le spectateur, lui, s’attend à tout, mais surtout pas à ce qui va suivre... Autant dire que la scène et de nombreuses autres parviennent à nous tétaniser dans notre siège de cinéma. Le cinéaste réussit alors à nous imprégner durablement de sa mise en scène à la fois dense et épurée, mystérieuse et inquiétante, aux allures de thriller bien dosé, en parallèle de l’intrusion répétée de ce visage masculin dans sa (nouvelle) vie, hantée, qui semble ainsi la poursuivre où qu’elle aille... Bien aidé par sa bande-originale glaçante, avec ses envolées lyriques de chœurs d’église, la première partie du film est un plaisir de tous les instants, parsemé, de plus, de flash-back cauchemardesques, venant nous guider quant à la suite des événements, pour le moins tout aussi étranges...

On se rend alors très vite compte que la sophistication et la signification des dialogues participent ici à la compréhension de ce film, ou ouvrent en tout cas à des pistes de lecture de celui-ci. Ainsi, de nombreux références et allusions sont ici faites à la Bible, à la littérature, à la mythologie, ainsi qu’au folklore et croyances païens, notamment par l’utilisation à outrance de la figure de la sculpture féminine du Sheela-Na-Gig, présentant une exagération du sexe féminin, et que l’on trouve principalement dans les îles Britanniques, ou encore de l’Homme Vert, soit un être légendaire, symbole de fertilité saisonnière, représentant ainsi le cycle de nouvelle croissance à chaque Printemps, mais prenant cependant ici une allure menaçante, loin de la bienveillance qui caractérise son image. La seconde partie du film appuie alors son horreur sur l’utilisation pour le moins absconde de ces représentations, mais dont la connaissance et les métaphores sont loin d’être ainsi déchiffrables par le commun des mortels, en témoigne la scène finale, très malaisante et répétitive à l’excès, empruntant au body-horror, et au travers duquel on pourrait comprendre que le mâle engendre le mal. Mais on ressort encore plus dubitatif et interrogé de la scène post-générique, de là à devoir se renseigner sur ce qu’a souhaité nous en dire Alex Garland, lui qui semble être exagérément et poussivement misandre, de là à malheureusement ternir son œuvre, fondamentalement provoquante.

« Eux » n’est donc pas un film à voir tel quel, mais à analyser, à creuser, car son réalisateur nous invite à l’interpréter selon nos propres convictions, nos propres émotions. Ses fondements renvoient par contre très certainement à la masculinité toxique, violente et inappropriée, et à sa capacité à responsabiliser leur victime de ses propres erreurs, ou encore au chantage et à la culpabilité affectifs. Indomptable, ce film est un trip absolument saisissant, et risqué, quand on sait forcément que peu de spectateurs l’apprécieront tel qu’il est, et s’arrêteront à sa simple vision, incompréhensible en l’état. Reste alors une maestria de mise en scène horrifique qui mettra tout le monde d’accord, et au travers de laquelle résonne constamment l’écho d’Harper émis au début du film, utilisé ici à bon escient. Et puis, Jessie Buckley et Rory Kinnear sont énormes dans leurs rôles, lesquels transcendent leurs personnages, pour encore plus réussir à nous troubler, notamment lors de scènes aussi dérangeantes que dramatiques. Bref, on vous déconseille d’aller voir ce film avec l’esprit fermé, lequel n’est pas un divertissement horrifique comme on l’entend, mais bien un film d’horreur ambiancé, contemporain et féministe, volontairement peu subtil et difficile à appréhender, parfois à regarder, mais qui pousse à s’y intéresser après l’avoir vu, quitte à le revoir...



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