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CINECURE
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Cinécure est historiquement lié aux émissions radio consacrées au cinéma par Charles De Clercq sur RCF. Depuis l’automne 2017, Julien apporte sa collaboration au site qui publie ses critiques.

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Levan Akin
Et Puis Nous Danserons / And Then We Danced
Sortie du film le 06 novembre 2019
Article mis en ligne le 9 novembre 2019

par Julien Brnl

Signe(s) particulier(s) :

  • présenté à la Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes 2019 ;
  • représentant officielle de la Suède à l’Oscar du Meilleur film étranger à la 92ème cérémonie des Oscar du cinéma, qui se tiendra le 09 février 2020.

Résumé : Merab s’entraîne depuis son plus jeune âge dans le cadre de l’Ensemble National Géorgien avec sa partenaire de danse, Mary. Son monde est brusquement bouleversé lorsque le charismatique Irakli arrive et devient son plus fort rival et son plus grand désir.

La critique de Julien

Avec son film « Et Puis Nous Danserons », le réalisateur Levan Akin, né en Suède et d’origine géorgienne, est au cœur d’une polémique sans précédent, dans ce pays du Caucase. Outre les qualités indéniables de son film, véritable coup de cœur, et mettant en lumière la discrimination subie par la communauté LGTB en Géorgie, sa situation actuelle nous donne encore plus envie de le défendre. On vous explique pourquoi et, surtout, on vous dit tout le bien que l’on pense de ce film !

C’est ce vendredi 08 novembre 2019 qu’a eu lieu la première de ce film, mettant en images une histoire d’amour entre deux jeunes hommes, danseurs de ballet au sein de l’Ensemble National Géorgien. Or, si la Géorgie interdit depuis 2000 directement la discrimination à l’encontre des personnes LGBT dans sa législation, l’homosexualité y est toujours considérée comme une déviation majeure par rapport aux valeurs très traditionnelles du Christianisme orthodoxe, la religion d’État très influente du pays, considérant ainsi ce film comme un « affront aux valeurs traditionnelles ». C’est ainsi que des groupes d’extrême droite ont manifesté vendredi soir contre la première du film (en voie d’être nommé aux Oscars), devant le cinéma Amirani, à Tbilissi, la capitale. D’après certains dires et des images, les manifestants auraient brûlé un drapeau arc-en-ciel, alors qu’un prêtre récitait une prière, tandis qu’une femme interrogée aurait expliqué que la danse folklorique géorgienne est au cœur de leurs valeurs spirituelles, et qu’il était hors de question de défier leurs traditions avec un tel film... A côté de cela, un groupe nationaliste a annoncé s’opposer à la première du film, le qualifiant de « propagande de la sodomie », tandis que des manifestants liés à des groupes anti-occidentaux et d’extrême droite en Russie ont menacé directement les forces de l’ordre d’empêcher, par tous les moyens, la première du film. En réponse, le ministère géorgien de l’Intérieur a promis d’assurer « la protection du public et l’ordre, ainsi que la liberté d’expression ».

Il a prévenu que la police allait « supprimer tout acte illégal immédiatement », arrêtant d’ailleurs ce même soir onze manifestants. Bref, tout ça pour dire combien il est important de réaliser et soutenir de telles œuvres par tous les moyens, afin de faire évoluer les mentalités, et bouger ici les carcans de l’Église Orthodoxe. A cet égard, le réalisateur a ajouté que « nous vivons des temps obscurs », et que « les manifestations à venir prouvent à quel point il est vital de lutter contre ces forces ténébreuses par tous les moyens ». « And Then We Danced » est donc au moins un film nécessaire, utile, qui se doit d’être vu, d’autant plus que ses conditions de tournage relèvent du courage et de l’audace. En effet, l’équipe du film s’est vue refusée l’aide du Ballet national géorgien, estimant que l’homosexualité n’existe pas dans cette tradition géorgienne, et faisant partie intégrante de son identité nationale. Le Sukhishvili Ballet a ensuite averti tous les autres corps du pays, sabotant ainsi le travail de la production, laquelle a dû dès lors travailler en secret, et sous protection...

Avec son film, Levan Akin témoigne de la lutte d’une minorité à petite échelle pour montrer l’histoire et la situation actuelle du pays à plus grande échelle. Alors que l’Eglise Orthodoxe, le chant polyphonique traditionnel et les danses nationales traditionnelles sont considérés comme les valeurs fondamentales de Géorgie, ce dernier a osé ici se frotter à l’une d’elle, pourtant dans une démarche pacifiste. Et on sait, aujourd’hui, ce qui en résulte : un magnifique film ! On y suit alors le parcours de Merab, de bonne constitution, mais vivant dans des conditions économiques difficiles, avec sa mère (au chômage), tandis que sa grand-mère s’occupe du foyer, alors que son frère Davis est une petite frappe, dont les activités laissent à désirer... Les deux frères dansent alors au Ballet national de Géorgie, au même titre que Marie, que Merab fréquente, sans pour autant qu’ils n’aient encore rien accompli de sexuel entre eux. En plus de perspectives d’avenirs difficiles, Merab doit faire face sans relâche aux méprises de son professeur, pour des raisons familiales, bien qu’il ne se laisse pas faire, tandis qu’il s’adonne aussi à un petit boulot pour ramener des sous à la maison...

Avant donc de soulever des propos de discrimination sexuelle, Levan Akin souligne la condition parfois difficile de la population, entre anciennes générations ayant connues l’URSS, et la nouvelle, lesquelles ont dû faire notamment face (et font quotidiennement face) à de nombreux différents diplomatiques avec la Fédération de Russie, tandis que la pauvreté subsiste sur tout le territoire géorgien, et d’une manière hétérogène entre les agglomérations urbaines (18,6 % des habitants de la capitale vivaient encore avec moins de 2,5 dollars par jour en 2014) et rurales. Le cinéaste ponctue son histoire d’éléments allant dans cette direction, tout comme il ne facilite pas la vie de son héros, dans le sens où sa différence est encore loin d’être acceptée par la religion dominante, et les consciences de son pays.

En effet, alors qu’il n’avait encore jamais rien éprouvé pour un garçon, voilà que l’arrivée d’Irakli sur le parquet du ballet éveillera en lui autant de rivalité que d’intenses désirs. La caméra filme alors ici la naissance de sentiments amoureux d’un être pour un être de même sexe, mais dans un contexte n’allant pas dans leur sens. Le jeu du non-professionnel Levan Gelbakhiani brille alors à mesure que son personnage déniche chez son partenaire de danse une attraction sensuelle, et des regards qui ne laissent pas indifférents. Gelbakhiani laisse transparaître toute l’espoir et la naïveté des promesses que pourraient engendrer sa relation, lui qui se sent enfin grandir, et aimé. L’acteur papillonne dans son rôle, et sa personnalité si touchante, combattante, ne laisse pas non plus indifférente, et ne s’oublie dès lors pas de sitôt. Face à lui, la beauté angélique et mystérieuse de Bachi Valishvili retient aussi toute notre attention. Sans forcer le trait, ni en souhaitant choquer, Levan Akin trouve le bon équilibre entre quête de liberté sexuelle, et le film de danse. Car « And Then We Danced » illumine la danse nationale traditionnelle géorgienne (au son de ses chants), à laquelle s’adonne avec passion et force son personnage principal, alors que l’extrême droite, elle, affirme qu’elle va à son encontre, tout cela à cause d’une question d’identité sexuelle... Mais nous, ce que nous voyons-là, c’est une belle tentative de fusion entre l’être humain dans une situation d’impasse, et la danse, comme moyen d’exutoire.

Plaidoyer d’une sensibilité et d’une justesse inouïe, ce drame nous emporte à la fois par sa discrétion et sa fougue, et vaut bien plus qu’un long discours. L’art géorgien y est transcendé, tandis que le combat de ce jeune homme et ses ébats sentimentaux, à la fois portés (la danse) et écrasés (les conservateurs) par les traditions, font de lui l’un des plus beaux caractères de cinéma qu’on ait pu voir cette année-ci en salle.



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