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CINECURE
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Ryûsuke Hamaguchi
Doraibu mai kâ (Drive my car)
Date de sortie : 02/03/2022
Article mis en ligne le 23 février 2022

par Charles De Clercq

Synopsis : Alors qu’il n’arrive toujours pas à se remettre d’un drame personnel, un acteur et metteur en scène de théâtre accepte de monter « Oncle Vania » dans un festival, à Hiroshima. Il y fait la connaissance d’une jeune femme réservée qu’on lui a affectée comme chauffeure.

Acteurs : Hidetoshi Nishijima, Toko Miura, Masaki Okada

Ryûsuke Hamaguchi adapte une nouvelle du recueil de nouvelles Onna no inai otokotachi (« Les hommes qui n’ont pas de femme » ou « Hommes sans femmes ») publié en 2014 par Haruki Murakami. Il s’agit de la première nouvelle dudit recueil et c’est une très libre adaptation que Ryûsuke Hamaguchi propose dans son film d’une durée de trois heures. Nous ne dirons rien de l’intrigue pour ne pas divulgâcher le film, mais celui ou celle qui désire en prendre connaissance trouvera la totalité de celle-ci sur la page Wikipedia.

Un film dont le générique débute une quarantaine de minutes après son début. Cette césure se situe deux ans après un événement crucial et va mettre en relation l’acteur et metteur en scène Yūsuke Kafuku avec Misaki Watari qui sera amenée à le véhiculer dans sa Saab 900 à laquelle il tient beaucoup.

Drive my car pourra surprendre pas mal de spectateurs par sa construction narrative. Tout de go, le film doit être vu en version originale sous-titrée, car l’utilisation des langues est constitutive même de la structure du film et de son âme. En effet, les différents protagonistes utiliseront les langues japonaise, coréenne, anglaise, allemande, indonésienne, mais aussi le mandarin, le tagalog et, enfin, la langue des signes coréenne ! Cela est loin d’être anecdotique, car le protagoniste principal, le héros (voire antihéros) du film met en scène des pièces de théâtre en jouant sur le multilinguisme. Ainsi, on le voit au début occupé à la représentation multilingue de En attendant Godot (les dialogues étant surtitrés en vidéoprojection sur l’arrière de la scène).

Un des axes du film concerne le travail du metteur en scène, les interrogations sur son travail, grâce, notamment avec ses échanges avec celle qui lui est assignée comme conductrice dans un festival de théâtre. A certains égards, cela fait penser au travail de Hong Sang-soo dans Un jour avec, un jour sans. Le film aborde aussi l’intrication entre le réel et la représentation. Ainsi la relation avec le jeune acteur Kōji Takatsuki que l’épouse de Yūsuke Kafuku lui avait présenté deux ans auparavant et qui se retrouvera dans la pièce d’Anton Tchekhov Oncle Vania, mise en scène dans le festival dont il est l’invité d’honneur. Mais ce rôle sera à contremploi puisque l’acteur jeune devra jouer celui d’Oncle Vania âgé (rôle que lui-même jouait et avait dû abandonner après un effondrement nerveux). Et ces liens entre le réel et l’imaginaire, et en particulier, dans la mesure où un metteur en scène veut faire « payer un tribut » à un acteur, car il a un contentieux avec lui, se retrouvent aussi dans un film hollandais, N°10 d’Alex Van Warmerdam. Il y a en quelque sorte un miroir, voire une mise en abime, du réel dans la représentation.

Une autre dimension du film tient à la (voire sa) théâtralité. Outre la phase de casting, c’est tout le travail de représentation qui est à l’œuvre (et donc, dans la foulée, une « réflexion » sur le cinéma), représentation du réel et de l’imaginaire, mais aussi sur le travail de l’acteur ou actrice. C’est qu’il leur est demandé de jouer un rôle avec d’autres personnages dont ils ne comprennent pas la langue, voire la culture. Comment rendre compte avec son corps, ses mots et son visage, le personnage que l’on représente, comment être complètement en phase avec cette représentation alors même que l’on n’a aucun retour. Et c’est encore plus flagrant lorsque l’une des actrices, muette, s’exprime à l’aide du langage des signes d’une langue particulière, en l’occurrence le coréen.

Il faut d’emblée avertir que si le film nous a séduit et profondément touché, il ne sera pas pour tout le monde même s’il est déjà multiprimé : Prix du scénario, Prix FIPRESCI9 et Prix du jury œcuménique à Cannes en 2021, Los Angeles Film Critics Association Awards du meilleur film et du meilleur scénario, Prix des auditeurs du Masque et la Plume du meilleur film étranger de l’année 2021 et meilleur film en langue étrangère aux Golden Globes 2022. Il ne devrait pas partir bredouille des prochains Oscars.

S’agissant de l’emploi des langues (qui rend quasiment impossible de proposer le film en version doublée), il faut regretter le fait que le sous-titrage n’indique pas quelles langues sont utilisées par les protagonistes. Il est probable que de nombreux spectateurs ne feront pas la différence entre japonais, coréen, mandarin, chinois... Il leur sera difficile alors de percevoir toute la subtilité du jeu des acteurs qui donnent une densité à leur personnage alors même qu’il ne se comprennent pas par la langue, mais par l’habitation de leurs rôles et cela grâce au metteur en scène qui devra, à la fin, s’impliquer lui-même pour des raisons scénaristiques liées à un événement concernant un des protagonistes. S’agissant de langue, le dernier plan du film nous montre une protagoniste dans un grand magasin. Pour qui ne reconnait pas les caractères utilisés, il lui manquera une clé de lecture (!) qui lui fera savoir que ce plan final se déroule en Corée du Sud.

Enfin, le film pourrait être l’occasion pour certains de faire des passerelles entre le cinéma et le théâtre, en lisant ou relisant En attendant Godot et surtout Oncle Vania de Tchékhov, voire à se plonger dans le recueil de nouvelles de Haruki Murakami.



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