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Kamir Aïnouz
Cigare au Miel
Sortie du film le 06 octobre 2021
Article mis en ligne le 11 octobre 2021

par Julien Brnl

Genre : Drame

Durée : 100’

Acteurs : Zoé Adjani, Amira Casar, Lyes Salem, Louis Perez...

Synopsis :
Selma, 17 ans, vit dans une famille berbère et laïque à Neuilly-sur-Seine. Lorsqu’elle rencontre Julien, un garçon provocateur, elle réalise à quel point les diktats du patriarcat contrôlent son intimité. Alors que Selma décide de découvrir la puissance et les dangers de son propre désir, l’équilibre de sa famille se fissure et la terreur du fondamentalisme émerge dans son pays d’origine.

La critique de Julien

Sélectionné en film d’ouverture de la section « Venice Day » à la 77ème Mostra de Venise 2020, « Cigare au Miel » est le premier long métrage de la cinéaste Kamir Aïnouz, elle qui met ici en scène la comédienne Zoé Adjani, nièce d’Isabelle, pour son second rôle au cinéma après celui qu’elle a joué dans le film « Cerise » (2015), de Jérôme Enrico. Cette histoire d’émancipation féminine se situe à Neuilly-sur-Seine, en 1993, alors que le terrorisme émerge en Algérie. On y découvre alors Selma, une jeune algérienne rangée, mais en quête du contrôle de son corps, face à l’affranchissement du système patriarcal et des diktats archaïques, ce qui va enclencher une dynamique d’opposition radicale avec ce que sa famille attend(ait) d’elle.

Récit semi-autobiographique dans le combat qu’a mené la réalisatrice afin d’exister en tant que femme, dans un milieu et une éducation coercitifs, Kamir Aïnouz filme une jeunesse caméléon qui se cherche, se découvre, et s’affirme, entre deux champs de bataille, que sont l’Algérie d’après le début de la guerre civile et le propre corps de l’héroïne, convoité, violenté et objet de transactions culturelles indésirées, même si elle se rogne elle-même dans la peur de décevoir ses parents, dont sa mère (Amira Casar), elle qui va également s’émanciper au travers de son personnage, qui souffre intérieurement sans le montrer, et doté d’une sensibilité extrême. Même si le patriarcat est un frein dans la vie de ces femmes, la figure du père est ici jouée par Lyes Salem, qui apporte cependant une dualité très intéressante au père de famille autoritaire et charismatique, mais avant tout très respectueux envers les siennes, et plein d’humanité, d’amour. Dès lors, « Cigare au Miel » n’est donc pas un film extrémiste dans ses représentations, et ouvre des portes.

En convoitant une forme de pudeur charnelle malgré la violence faite au corps de sa jeune demoiselle, Kamir Aïnouz réalise une œuvre très intime, filmée au plus près, ainsi que très sensorielle. En parallèle aux trois mondes où cohabite Selma, lui apportant chacun un visage différent, des sons accompagnent ses émotions, qu’elle se situe dans un espace étouffé, rassurant et cotonneux, mais coupé de l’extérieur, ou encore dans une nature sauvage, viscérale, éveillant sa sensualité. La perception du son joue donc ici un rôle moteur dans son éveil, de stimulation, ainsi que de gênes extérieures, qui ne lui correspondent dès lors pas, en fonction de l’endroit dans lequel elle se trouve. De même, visuellement, la lumière naturelle de l’Algérie face à celle de la France joue volontairement ici un contrepoint, entre l’oppression et la liberté. Même si son personnage n’est pas très bavard, Zoé Adjani parvient à faire exister son personnage et à harmoniser toutes les références contradictoires qui l’entourent par son jeu, nuancé, mais surtout par l’attention que lui porte celle qui l’a écrit, et le travail technique entourant cette production progressiste. Et même si les harmonies sont parfois dissonantes, et les raccourcis un peu trop idéalisés à la guise de cette héroïne plutôt moderne (malgré le quart de siècle qui nous sépare d’elle), ces derniers prennent ici leur sens, tout comme le titre du film, symbole exagéré à la nourriture et au plaisir de bouche, pas toujours sain, compensant la sexualité étouffée dans les cultures...