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CINECURE
L’actualité du cinéma sur RCF

CINECURE pas un blog mais le complément sur le web des émissions radio du même nom produites par Charles De Clercq pour la radio RCF en Belgique. Celui-ci est sensible aux émotions dont il se nourrit et aime analyser les rapport entre films et romans lorsque ceux-ci sont adaptés au cinéma.

Sarah Moon Howe
Celui qui sait saura qui je suis
Sortie le 18 octobre 2017
Article mis en ligne le 13 septembre 2017
dernière modification le 24 octobre 2017

par Charles De Clercq
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Quand le sujet d’un documentaire devient objet de réflexion pour sa réalisatrice...
Quand celle-ci est fascinée et frustrée par celui qui devient « acteur », le film devient quantique.

Synopsis : Que se passe-t-il quand une réalisatrice de documentaire se laisse dangereusement emporter dans le tourbillon des mises en scène de son personnage ? Entre le filmeur et le filmé, qui manipule qui ? A travers le destin tragique d’un défenseur des droits de l’homme en Ukraine, sa demande d’asile en France et sa mort présumée, la réalisatrice s’interroge sur ce qui s’est vraiment passé. Entre enquête policière et thriller psychologique, Sarah Moon Howe partage son expérience inattendue d’une cinéaste du réel et invite à comprendre un homme mystérieux aux multiples identités, toujours prêt à disparaître pour renaître ailleurs. Deux mystères se touchent dans le film : celui du personnage et celui de la réalisatrice.

 Défendre Andrii !

Il est très difficile de noter ce film, de le décrire et d’en faire écho. C’est que celui-ci est un documentaire, réalisé par une documentariste ou... une cinéaste (belge) du réel. Celle-ci s’est intéressée à un défenseur des droits de l’homme (essentiellement LGBTI, nous y reviendrons), ukrainien, Andrii Fedosov. Ce faisant, un élément est paru au cours de son travail, celui de la relation du vrai et du faux, quoique ces notions même échappent à tout discours qui voudrait appréhender le film. Nous ne sommes pas dans le cadre d’un pseudo documentaire, comme Le challat de Tunis qui par le biais d’une fiction, veut rendre compte d’une réalité (sordide). Il ne s’agit pas non plus d’un travail de (re)construction comme le fait Jafar Panahi dans Taxi Teheran. Comparaisons négatives pour tenter de cerner un film dont l’histoire débute vers 2011 pour se clore vers 2014 environ. Au départ, il s’agit de faire un film sur Andrii. Problème : celui-ci devient « acteur ». Non pas qu’il est acteur, mais que face à l’objectif, il « joue »... et se joue probablement de celle qui la filme, mais aussi de ceux qu’il lui est donné de rencontrer. Comme si le sujet du film, Andrii, était affecté par le regard de la réalisatrice et l’objectif de la caméra, comme peut-être affectée une particule lorsqu’elle est « observée » dans le cadre de la physique quantique. La question du jeu (de rôle) d’Andrii va s’exprimer alors, pour la réalisatrice et d’autres protagonistes en termes d’affabulation [plus que de mensonges, comme dans la nouvelle The Liar (Le menteur) de Henry James (1888)].

 Vérité ou manipulation ?

Quelle est la vérité d’Andrii ? Est-il un manipulateur ? Qu’en est-il de ce qu’il a subi, de son épilepsie, du viol dont il aurait été l’objet, et des exactions des autorités ukrainiennes, notamment liées à l’homosexualité d’Andrii. Ici, une digression ! Le film utilise plusieurs fois l’étiquette LGBTI... annexant une lettre I, classification qui à force d’ajouter autant de lettres que d’étiquettes nous interroge. Sur ce thème des étiquettes, nous renvoyons à deux films, un premier long-métrage de Laurent Micheli, Even Lovers Get the Blues qui pose la question de savoir ce qu’il faut faire lorsque l’on ne sait qui choisir d’aimer et Morning After un court-métrage de la canadienne Patricia Chica, venant elle aussi du film documentaire et qui utilise la notion très intéressante de « fluidité sexuelle ». L’un et l’autre films remet en question cet ajout de lettres à LGBT.... L’on peut penser que volontairement ou pas les questions relatives à la question homosexuelle en Ukraine colorent le film de Sarah Moon Howe. C’est qu’il n’est pas possible d’y songer et d’y voir quelque chose de quasi prémonitoire.

 Sujet ou objet ?

Mais revenons au sujet de ce film, et nous jouons ici sur le sens du mot sujet... un peu à la façon du travail de la réalisatrice ! Nous avons l’impression que celle-ci est fascinée par son sujet (Andrii) et en même temps frustrée par celui-ci qui lui échappe puisqu’il joue ou paraît jouer. Un rôle. Pour lui, pour la caméra ? Parce qu’il est affabulateur ? C’est comme si le « sujet » devait « objet » devant la caméra, façonné par des mains extérieures (comme pour le masque d’Andrii que l’on voit de manière récurrente dans le film), mais sur base d’une matière première, « intérieure », le visage d’Andrii. Le sujet du film est affecté par la caméra, par la réalisatrice qui en est elle-même affectée. Un jeu de miroir va se jouer entre elle, la caméra et Andrii, d’autant que celui-ci se filme également. Il est ainsi doublement affecté : par l’objectif de Sarah Moon Howe, mais aussi celui de sa caméra qui lui permet de réaliser un film sur lui... mais aussi par l’objectif de la caméra qu’il tient pour (se) filmer et répondre du mieux qu’il peut « jouer » à l’attente supposée de celle qui l’a pris dans son champ d’investigation.

 Un jeu trouble et troublant !

Tout cela pourrait se résumer à un jeu (et je joue sur le sens du mot, avec celui du jeu d’acteur !) qui serait vain, futile, et ironique à la fois si l’enjeu n’était pas celui d’une juste cause, celle de la défense de droits humains dans un pays aux libertés restreintes. C’est qu’une cause juste, défendue par un « menteur » risque d’en perdre sa crédibilité. S’il y avait un reproche à faire et il nous parait important est que, autant l’exercice de style est fascinant et fécond, autant il risque, par dommage collatéral, de jeter le discrédit sur d’autres qui ont vécu « en vérité » des exactions dont nous ne savons si, pour Andrii, elles sont réelles. Restera, in fine, une question de vie ou de mort, irrésolue et qui semble aujourd’hui encore fasciner la réalisatrice dont son « sujet » devient, peut-être, marionnette entre ses mains !

 Où le film nous fait songer à Kiarostami !

La vision de ce film nous a renvoyé à Nema-ye Nazdik (Close-Up, 1990) d’Abbas Kiarostami (1990). Close-Up est très éclairant dans le souci de Abbas Kiarostami de rendre compte du réel avec une mise en abime en miroirs multiples ou même, dans les bonus du DVD, avec une interview du principal protagoniste qui est elle-même miroir et mise en abime du récit. Même en ne bougeant pas la caméra le lieu de placement de celle-ci est à lui seul une prise de position (littéralement aussi donc !). Tout comme ce que nous croyons avoir retenu de la physique quantique, à savoir que l’observateur modifie, par sa présence même, l’expérience en cours et en est probablement un des éléments lui-même. Lorsque dans Close-Up, lors de la reconstitution du procès, Abbas Kiarostami interpelle Ali Sabzian (qui avait usurpé l’identité de Mohsen Makhmalbaf) en lui demandant, en substance : « est-ce que vous jouez ? » et que peu après/ou avant (nous faisons la référence de mémoire) lors d’un recul de la caméra l’on découvre la présence volontaire du micro dans le champ il y a une interaction entre réalité et fiction. Plus encore, lorsqu’à la fin, Mohsen Makhmalbaf lui-même accompagné de Ali Sabzian rencontre la famille iranienne chez qui il s’était fait passer pour le premier. Sans oublier le documentaire qui interroge Ali Sabzian (et le spectateur) sur sa quête d’identité et le fait qu’il a été affecté par le film tourné par Kiarostami, que sa vie en a été modifiée. Nous n’allons pas comparer Sarah Moon Howe à cet illustre réalisateur, mais simplement montrer à quel point un documentaire peut devenir, aux corps défendants des protagoniste(s) et réalisateur(s) un jeu de rôles... et un objet de « réflexions » (au double sens du terme).

 Note d’intention de la réalisatrice :

LE REEL EST INIMAGINABLE. Faire un film sur quelqu’un : personne ne nous le demande et pourtant on y saute à pieds joints. On est d’abord « attrapé » par l’histoire de son personnage. Contaminé. Fécondé. Sa trajectoire se propage rapidement dans notre corps, comme un nouveau sang. On se met à vibrer au moindre nouvel événement, on passe des nuits à imaginer comment mettre en scène sa force, sa ténacité, sa beauté et à reconstituer les moments où l’on n’était pas là. On veut tout savoir. On veut voir les photos, rencontrer les gens… Puis, parfois, petit à petit, il commence à nous échapper un peu. C’est normal, l’investissement était trop fort ! Alors, on se rabat sur le film, sur le travail et on décide de maintenir notre cap du début. De garder en tête ce pour quoi on était venu et ce qu’on veut voir dans le film. On voudrait que notre personnage devienne l’acteur de ce qu’on imagine de lui. On commence les repérages. On écrit un scénario. On montre de la souplesse, mais peu à peu, on devient plus inflexible… Pour lui, on est peut-être le metteur en scène de l’image publique qu’il veut donner. Il nous utilisera comme marche pied. Tant mieux, finalement. Il le sera pour nous aussi. Au début, il est d’accord pour tout. Il parle de « votre » film, de « vos combats ». Il est content à chaque fois que vous allumez la machine.
Il regarde dans l’objectif et fait « coucou » à la caméra.
« Non », ne regarde pas la caméra ! « Fais comme si je n’étais pas là ! » Vous aussi, vous commencez à l’énerver un peu … Il veut vous mettre des limites. Ça ne se passera pas comme ça ! Il a son mot à dire. Il se pourrait qu’il vous donne son avis sur ce qu’il trouve opportun de filmer. Il vous trouve parfois à côté de la plaque. Cette caméra braquée sur lui en permanence, ça le dérange. Il y a des moments « on », d’autres « off ». Vous lui donnez raison. Vous avez honte. Surtout ne pas être un voleur d’âme. Surtout, ne pas être voyeur. Vous rectifiez le tir, mais vous avez l’impression que le mal est fait. Quelque chose a changé entre vous. Alors, vous courez, pour rattraper sa confiance. Pour rattraper votre estime personnelle.
Vous courrez pour le film. La fécondation initiale doit aboutir sur une naissance. Parfois ça fonctionne.
Parfois, pas. Parfois, vous décidez de laisser tomber … Et puis, la réalité vous rappelle ! Et vous reprenez votre caméra …

 Bande-annonce


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