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CINECURE
L’actualité du cinéma sur RCF

CINECURE pas un blog mais le complément sur le web des émissions radio du même nom produites par Charles De Clercq pour la radio RCF en Belgique. Celui-ci est sensible aux émotions dont il se nourrit et aime analyser les rapport entre films et romans lorsque ceux-ci sont adaptés au cinéma.

Cédric Klapisch
Ce qui nous lie
Sortie le 28 juin 2017
Article mis en ligne le 11 juin 2017
dernière modification le 2 août 2017

par Charles De Clercq
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Un grand cru « bourguignon » à consommer, ’boire’ !, sans modération et à « voir » !
Un film sur la fraternité, le vin, la vigne, les saisons et le temps qui passent. 82/100

Synopsis : Jean a quitté sa famille et sa Bourgogne natale il y a dix ans pour faire le tour du monde. En apprenant la mort imminente de son père, il revient dans la terre de son enfance. Il retrouve sa soeur, Juliette, et son frère, Jérémie. Leur père meurt juste avant le début des vendanges. En l’espace d’un an, au rythme des saisons qui s’enchaînent, ces 3 jeunes adultes vont retrouver ou réinventer leur fraternité, s’épanouissant et mûrissant en même temps que le vin qu’ils fabriquent.

Acteurs : Pio Marmaï, Ana Girardot, François Civil

 Bien plus qu’un film « d’été »

Les films de fin de saison (et plus encore d’été) laissent souvent les critiques sur leur faim, voire leur soif ! Il y avait cependant une attente de notre côté pour « Ce qui nous lie ». C’est qu’il faut ici reconnaître que le synopsis avait à lui seul attiré toute notre attention. A tel point que nous n’avion pas « capté » (sauf inconsciemment peut-être) qu’il s’agissait du dernier opus réalisé par Cédric Klapisch dont nous apprécions beaucoup les films. Bien plus, il n’y avait pas encore d’affiche lorsque nous avons établi notre agenda, en quelque sorte « la chronologie des médias », en particulier pour une publication dans l’hebdomadaire Dimanche où nous mettons chaque semaine un film et un seul en exergue. Ce qui nous lie méritait d’être ainsi présenté à nos lecteurs et il semblait bien que ce n’était pas un choix par défaut !

 Un grand cru...

Autant dire que la vision du film nous a conforté dans celui-ci. Osons le jeu de mots : « C’est un grand cru ». C’est un long métrage que nous avons perçu et reçu comme « organique » durant la vision (ce qui sera conforté, après celle-ci, par la découverte de l’affiche pour préparer cette critique). Nous n’avons fait aucune recherche, aucune consultation d’article ou de dossier presse pas plus que rechercher des photos pour préparer la vision presse.

 ... et un film qui a du corps

Si nous employons le terme organique, c’est qu’il nous est apparu très vite que si les acteurs qui donnent corps à la fratrie étaient importants, essentiels, ceux-ci ne seraient rien sans la vigne… et donc le terroir, le vignoble, la terre, les ceps, le vin, les vendanges et les saisons. Dès le début du film, nous remarquons deux choses : une voix off (Pio Marmaï) et un time laps d’un vignoble sur une année environ [1]. Le photographe en nous se rend compte qu’il ne s’agit pas là d’un trucage et qu’il s’agit bien de vues réelles et qu’elles ont nécessité une préparation en amont d’une part, et, d’autre part, de prendre le temps pour le faire. Se donner le temps est ici constitutif du film et de l’intrigue.

 Vibrer à la terre et aux saisons !

Fils de paysans, nous avons vibré à la terre et aux saisons. Nous avons également été touché par ce récit de transmission (et de transition). Certes nous ne cultivions pas la vigne dans le Hainaut dont nos parents labouraient certaines terres, mais le film nous disait, nous criait, nous montrait que « ce n’était pas du cinéma »… ou plutôt que nous avions affaire à un « cinéma du réel » comme on définit habituellement le film documentaire, alors que « Ce qui nous lie » ne l’est pas ! Et pourtant, certaines scènes, notamment celles des vendanges et des fêtes qui les clôturent avaient l’air plus vraies que vraies. Nous avons alors pensé que les/des figurants ne pouvaient être que des vendangeurs [2].

Le réalisateur navigue ainsi entre le trio des frères et sœur, la vigne, la maison, le vin, les saisons. Des plans simples, presque banals sur l’entrée ou la sortie d’un porche ou une balançoire offrent une densité au récit, l’image pouvant se passer de dialogue… sans cependant évacuer le regard subjectif et l’introspection du « fils prodigue » qui avait quitté la maison natale pour n’y revenir que dix ans plus tard, depuis l’Australie après un séjour en Amérique du Sud.

 Le « temps » qui passe !

Ce temps qui passe a marqué également le tournage et l’évolution des saisons est réelle (nul effet numérique ici) dont la préparation a débuté bien longtemps avant en amont. Il fallait trouver des lieux, un lieu, un vigneron… Et c’est la chance du réalisateur (qui rejaillit sur le film en densité et vérité) d’avoir trouvé Jean-Marc Roulot qui est également acteur de longue date. Sa passion, son travail, ses vignobles et son vin constituent ainsi la matière du film qui en devient organique. Et l’on jouerait aussi sur le sens de ce faux ami en anglais qui vise le « biologique » ! Et le biologique, c’est la vie (et la mort), c’est ce que l’on retient de notre ancrage dans le monde, ce qui nous lie et qui est aussi le dépôt du vin (le dossier presse consulté plusieurs jours après la vision est éclairant [3]).

Ce temps – au double sens du temps qui passe et de météo – est au cœur de l’affiche du film (ci-contre à droite - cliquer pour agrandir) qui en offre la partition en quatre saisons. Quatre saisons de Klapisch, quatre saisons d’une vigne, d’un vignoble. Printemps, été, hiver et automne occupent l’affiche dans le désordre. Trois humains : deux frères tournés vers la sœur, le titre du film en mots liés, collés, accrochés et cinq noms : ceux des frères Jean (Pio Marmaï) et Jérémie (François Civil) et sœur Juliette (Ana Girardot), celui de Maria Valverde (Alicia) la belle-sœur, femme de Jérémy et Marcel (Jean-Marc Roulot) le père de celle-ci et sans qui le film n’aurait pu être ce qu’il est !

Ce sont des allers et retours entre présent et passé (celui de Jean bien entendu), c’est l’évocation d’un père et d’un grand-père, de leurs conceptions du vin. C’est le rapport à la mère défunte pendant que le fils prodigue était au loin et à qui tous reprochent de n’être pas revenu pour elle, pour lui dire adieu. Lieu d’une naissance, naissance d’un conflit en particulier qui se traduit par le silence des frères. C’est aussi, aux antipodes, le reproche de l’absence de réponse à une lettre envoyée. Ce sont d’autres reproches sur un lit d’hôpital et ce sont deux mains qui se serrent se crispent, s’empoignent presque alors que tout est dit, tu, et qu’il n’y a plus rien à dire sinon s’émouvoir et pleurer !

 Nul n’est tenu de rester en indivision

Ce qui lie des frères et sœur, si différents, si proches et qui ne sont pas indemnes de leur passé, de l’éducation du père, c’est aussi le bien familial. C’est la question de l’héritage, d’une indivision (Le Code civil prévoit que nul ne peut être tenu de rester en indivision. Cela signifie que chaque copropriétaire peut exiger de recevoir « sa part » et peut donc forcer la vente de l’immeuble). Mais qui vendra – ou cédera (et c’est aussi jouer sur le verbe au sens de cession de part mais aussi de celui d’un rempart qui cède) sa part d’héritage ? Car que vendre : le vin, la vigne, la maison ? Et à qui. Ces questions, à la fois « philosophiques » et « terre-à-terre » en rendent le film plus organique encore. Et la fin n’est qu’un (éternel) recommencement. Celui qui était revenu prendra une route, la sienne, finalement, alors que les vendangeurs prennent celles qui mènent à la vigne et que le cycle du vin et celui de la vie reprennent le dessus.

 Un film à consommer sans modération !

Osons conclure en écrivant que Klapisch nous offre un grand cru avec son film. Il quitte le monde de la ville pour celui des champs. Il nous offre une « symphonie pastorale » qu’il a pris le temps d’écrire, de mettre en scène (avec Santiago Amigorena) et de réaliser. Les acteurs ont également pris le temps, au moins une année, pour ce tournage aidés en cela par celui qui grâce à son vignoble nous permet de parcourir les routes de Bourgogne et de ses grands crus. Avec un film à consommer sans modération !

 Diaporama

 Bande-annonce

Notes :

[1J’ai eu l’envie de faire un film sur le vin dès 2010. Cette année-là, j’ai contacté les quelques vignerons que je connaissais. Je n’avais jamais assisté à des vendanges et j’étais curieux de voir comment ça se passait.

Je me disais – sans savoir pourquoi – qu’il y avait quelque chose à faire autour de tout ça. Jean-Marc Roulot a accepté que je vienne faire des photos pendant ses vendanges.

À la suite de ça, je me suis dit qu’il fallait que j’observe précisément le changement des paysages en liaison avec le passage des saisons.

Pendant les six mois qui ont suivi, j’ai fait des allers et retours en Bourgogne, pour trouver un arbre. L’arbre idéal pour pouvoir raconter le passage du temps et le cycle des saisons. J’ai rencontré un photographe qui connaissait bien le vignoble bourguignon, Michel Baudoin. C’est lui qui m’a aidé dans mes recherches. Finalement on s’est mis d’accord sur deux cerisiers : l’un à Meursault et l’autre à Pommard. Après il a fallu trouver le bon cadrage, le bon objectif, la bonne heure pour les photographier. Michel a accepté de se prêter au jeu et pendant un an il a été photographié chaque semaine ces deux arbres (à chaque fois à la même heure)… Chaque fois, il prenait une photo et il enregistrait un film d’une minute. Il a donc fait 52 photos/plans de ces deux arbres au milieu des vignes.

Sans savoir exactement quoi, je sentais en regardant ces photos qu’il y avait une matière à faire un film. En 2011, je suis retourné voir les vendanges, mais contrairement à l’année précédente, il faisait gris, il avait beaucoup plu et les raisins étaient beaucoup moins beaux. J’ai pu juger directement à quel point ce monde viticole était lié aux aléas de la météo.

[2ce que confirmera le dossier presse que nous consulterons quelques jours après la vision !

[3Au début le film devait s’appeler Le vin. Ensuite il s’est intitulé 30 printemps. Puis Le vin et le vent. Et puis un jour, alors que j’avais fini le montage, je me suis dit en blaguant ce serait drôle de l’appeler Ce qui nous noue, en référence à Ce qui me meut, ce court métrage que j’avais réalisé il y a 27 ans ! Mais plus sérieusement, je me suis dit que c’était vraiment ça le thème du film, comment la fratrie réexiste, comment la famille fabrique du lien intime quoi qu’il arrive. Je voulais interroger les fondements de ce qu’on appelle la fraternité… et je me suis dit que Ce qui nous noue c’était le bon titre . Donc on a opté pour ce titre pendant un moment jusqu’à ce que StudioCanal nous dise qu’il n’adorait pas le titre. Il y avait un côté trop comique dans « nous noue ». Et comme on avait aussi évoqué Ce qui nous lie, j’ai réfléchi et je me suis dit qu’ils avaient raison : Ce qui nous lie était plus intéressant. D’une part il y a le jeu de mot avec la lie du vin, et puis disons que le noeud familial et lien familial, ce n’est pas la même chose. C’est un film sur le lien, pas sur le noeud… Au fur et à mesure du travail, ce n’était plus tellement un film sur le vin à proprement parler. C’est plus un film sur ça : le lien et la fraternité. C’est d’ailleurs la nature même du vin… Le lien, la convivialité.


flèche Sur le web : Lien vers la fiche IMDB

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