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CINECURE
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Cinécure est un site appartenant à Charles Declercq et est consacré à ses critiques cinéma, interviews. Si celui-ci produit des émissions consacrées au cinéma sur la radio RCF Bruxelles, celle-ci n’est aucune responsable du site ou de ses contenus et aucun lin contractuel ne les relie. Depuis l’automne 2017, Julien apporte sa collaboration au site qui publie ses critiques.

Phyllis Nagy
Call Jane
Sortie du film le 30 novembre 2022
Article mis en ligne le 13 décembre 2022

par Julien Brnl

Genre : Drame

Durée : 121’

Acteurs : Elizabeth Banks, Sigourney Weaver, Chris Messina, Wunmi Mosaku, Kate Mara, John Magaro, Cory Michael Smith, Aida Turturro...

Synopsis :
Chicago, dans les années 1960. Des femmes se réunissent secrètement pour pratiquer des avortements clandestins, des années avant la légalisation de la pratique par l’arrêté « Roe v. Wade ». Joy, une jeune femme mariée, fait face à une grossesse inattendue et se tourne vers le groupe pour demander de l’aide.

La critique de Julien

« Call Jane » s’ouvre en 1968, lors de la manifestation anti-guerre du Vietnam, devant l’hôtel Conrad Hilton, à la Convention Nationale Démocrate de Chicago. En ce lieu, se trouvent alors Joy (Elizabeth Banks), une femme au foyer sans histoire, traditionaliste, enceinte de son deuxième enfant, et son mari Will (Chris Messina), avocat pénaliste. Témoin des coups portés violemment par la Police aux manifestants, Joy se verra profondément retournée par la répression des forces de l’ordre à l’égard de ceux-ci. Quelques jours plus tard, Joy sera victime d’un malaise, chez elle. Lors d’un contrôle, son médecin lui découvrira alors un souci cardiaque rare, mettant en danger sa vie, d’autant plus en étant enceinte. Pourtant, l’hôpital lui refusera de procéder à un avortement, étant toujours interdit aux Etats-Unis, sauf cas extrêmes ; le sien n’en faisant pas partie. Joy se tournera alors vers une solution illicite, soutenue et sauvée par une organisation luttant, et procédant à des avortements ; les Jane...

« Roe v. Wade », c’est le nom de l’arrêt historique de la Cour suprême des États-Unis, au travers duquel la Constitution des États-Unis a conféré, à la date du 22 janvier 1973, le droit de se faire avorter. Pourtant, cette même Cour a fait machine arrière, le 24 juin 2022, sous prétexte que l’avortement n’était pas « profondément enraciné dans l’histoire ou dans la tradition de cette nation », abrogeant ainsi le choix du droit à l’avortement sur les législations de chacun des États. Tandis qu’une dizaine l’interdisent déjà, une vingtaine d’entre eux a prévu ou prévoit de l’interdire, avec souvent une forte pénalisation, et faisant, de plus, obstacle d’exceptions, y compris en cas de viol, d’inceste ou de raison de santé, le tout sous prétexte que le fœtus a le droit de vivre... Tandis qu’il sort donc tristement à point nommé, ce drame sensibilisant met en scène le combat d’un collectif de femmes ayant réellement existé, et officiellement connu sous le nom d’Aboration Counseling Service of Women’s Liberation" (littéralement Service de Conseil sur l’Avortement de la Libération des Femmes), ayant procédé, à Chicago, à plus de 12000 avortements, de 1969 à 1973, et sans aucun rapport de décès, jusqu’au moment où ladite loi a été votée. Mais étant donné l’actualité, il est fort à parier que les Jane vont reprendre du service, avec le risque que les avortements chirurgicaux représentent...

Tandis qu’on la retrouvera aux commandes de « Crazy Bear » début de l’année prochaine, pour ce qui s’annonce déjà comme un film bien barré, Elizabeth Banks campe ici une ménagère qui écoute Velvet Underground en cuisinant des « snickersdoodles » (biscuits ronds et dodus, roulés dans du sucre et de la cannelle) pour son mari et sa fille, et cela quand elle ne discute pas avec sa voisine veuve (Kate Mara), en train de siroter un cocktail. Mais le terrible événement qui la frappera, soit celui de ne pas pouvoir avorter malgré le grave danger que représente sa grossesse pour sa survie, et dès lors le manque de considération qu’elle recevra de son pays pour sa personne, la transformera. Joy se fera dès lors avorter illégalement dans un appartement miteux, et cela par un jeune médecin risquant de perdre sa licence (demandant pour cela une grosse somme pour justifier son action), lequel travaille alors pour Virginia (Sigourney Weaver) et son réseau clandestin de femmes, lesquelles prennent d’énormes risques pour en aider d’autres à ne plus être enceinte. Se découvrant une utilité dépassant ses compétences de mère et d’épouse, et dès lors un but, au service du droit des femmes de disposer de leur corps, Joy, sous prétexte de cours de peinture aux yeux de ses proches, s’absentera de plus en plus de la maison pour rejoindre ces femmes dans leur combat quotidien, bravant l’interdit pour en aider d’autres, victimes de viol, ou encore d’inceste...

On attendait beaucoup plus de Phyllis Nagy, la scénariste de « Carol » de Todd Haynes, étant donné que son deuxième métrage, « Call Jane », n’a pas la force, ni la carrure à hauteur de ses propos. Sa mise en scène est, en effet, bien trop lisse, voire platonique, lequel est toujours raconté sur le même ton, la musique étant d’ailleurs reléguée ici en second plan. Les aventures de ces personnages fictifs ne rencontrent alors manifestement pas d’obstacles majeurs sur leur chemin, pourtant dangereux (risquant des années de prison et des amendes très salées), tandis que le film se concentre sur le destin d’un femme de bonne condition, n’ayant jamais rien fait de travers, elle qui va pourtant se découvrir un rôle allant à l’encontre des lois, se surprenant même à agir en première ligne de mire pour l’avortement de patientes qui n’ont pas demandé à être enceinte. Et même s’il est pertinent, et que sa réalisatrice semble avoir eu le nez fin pour saisir ce sujet, « Call Jane » esquive les problèmes, au sein d’une intrigue sans grande remise en question, elle qui s’empêtre même dans un combat pour l’égalité des chances (les femmes de couleur n’ont pas ici assez d’argent pour payer l’IVG clandestine, au contraire des blanches), ce qui est un tout autre combat ; qui n’avait pas lieu d’être ici. L’ensemble se laisse cependant regarder, étant donné notamment l’authenticité et la ténacité du jeu de ses actrices, et surtout pour l’avancée majeure qu’il met en scène dans le droit à l’avortement, lequel vient pourtant de subir un revirement de situation aux Etats-Unis. C’est un peu comme si tout ce qu’avait accompli ces femmes n’avait finalement servi à rien, et encore moins à l’Homme à apprendre de ses erreurs, ici en matière de droits humains. Certes, aucun combat n’est gagné d’avance, mais aucune victoire n’est également assurée...



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