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Paul Verhoeven
Benedetta
Date de sortie : 08/09/2021
Article mis en ligne le 27 août 2021
dernière modification le 12 septembre 2021

par Charles De Clercq

Synopsis : Au 17e siècle, alors que la peste se propage en Italie, la très jeune Benedetta Carlini rejoint le couvent de Pescia en Toscane. Dès son plus jeune âge, Benedetta est capable de faire des miracles et sa présence au sein de sa nouvelle communauté va changer bien des choses dans la vie des soeurs.

Acteurs : Virginie Efira, Charlotte Rampling, Lambert Wilson, Daphné Patakia, Olivier Rabourdin, Louise Chevillotte, Clotilde Courau, Hervé Pierre, Guilaine Londez

 Une critique ’professionnelle’

Cette critique s’écrira en « je » car il sera difficile au critique de faire abstraction de l’autre versant, religieux, de sa profession ! Et autant dire que certains l’attend(ai)ent au tournant. Ce fut le cas d’ailleurs de certains confrères, consœurs et professionnels du cinéma qui s’enquirent de mon avis juste après la projection pour la presse ou dans les heures qui suivirent. Par ailleurs, certains avaient eu l’occasion de voir le film à Cannes cet été, film qui est sorti dans les salles de France le 9 juillet dernier. Au sortir de la salle, mes premiers mots furent pour faire état d’une certaine déception.

 Tout cela pour çà... ou pas !

Cette « déception » première résumait plusieurs affects ! En quelques mots « tout cela pour çà ! » ! « Tout cela », soit donc le battage médiatique qui a précédé le film durant de longs mois, son caractère présenté comme « sulfureux » ou « provocateur » voire sacrilège.

« Pour çà », soit le film que je venais de voir et qui m’avait surpris. Pas choqué donc, mais plutôt par son étrangeté du fait que celui-ci paraissait « faux ». Il faudra bien sûr que je développe cela. Il ne s’agit pas de dire « faux » au sens où il faudrait intenter un procès en falsification à l’auteur, mais parce que le film ne consonnait pas à mes attentes. Est-ce que j’en attendais trop ? Non, plutôt « autre chose ». C’est qu’ayant relu peu avant la vision du film, sa « biographie » de Jésus de Nazareth (ici un résumé qu’en fait un lecteur sur Babelio), j’attendais un Paul Verhoeven en « historien » rigoureux. C’est que si je n’ai pratiquement rien appris de sa « biographie » de Jésus, le « Jésus de l’histoire » donc, j’ai découvert un travail éminemment rigoureux, passionné et passionnant de quelqu’un qui connait beaucoup mieux son sujet que nombre de « croyants » (parfois même que de clercs !).

 Un 17e siècle contemporain !

C’est probablement sur ce terrain-là, « historique », que j’attendais Verhoeven ! Or j’ai vu autre chose. Tout d’abord un film étrangement « contemporain » ! La façon de parler, le langage, les mots, les attitudes parfois, étaient dissonantes par rapport une inscription historique dans le 17e siècle ! Ensuite, d’une certaine façon Verhoeven proposait un film de « genre » ! Non pas genre au sens lié à l’identité sexuelle (dimension certes présente) mais « genre » cinématographique. Il m’est arrivé de penser à plusieurs reprises que le film aurait pu être réalisé par Jesús Franco ! Ainsi les scènes de sexe au couvent, scènes lesbiennes et/ou sanglantes, les flagellations, les supplices (dont celui de la « poire d’angoisse »), la statuette de la Vierge sculptée en forme de godemiché, les visions, de « Jésus », notamment. A vrai dire, il est même arrivé à certain·e·s critiques de rire lors de quelques scènes. Et si certaines étaient « comiques » ou, du moins, pouvaient prêter à un comique de situation, d’autres, en revanche, suscitaient le rire par la mise en situation de certains « travers » de clercs de l’institution catholique, entendons par là le double langage, en particulier en matière de sexualité et le hiatus entre ce qui est exigé et imposé aux fidèles et que ne respectent pas certains prêtres ou évêques.

 Relire et revoir le film !

Ma déception première tient donc à cet hiatus entre mon attente et ce que j’ai découvert. Il me faudra(it) donc « relire » le film, le revoir probablement, pour le découvrir sous un autre angle. Notamment, justement, sa modernité. Celle-ci tiendrait probablement de la place de la femme, et dans le cas de Benedetta, comme femme de pouvoir, ne répondant pas aux diktats de la masculinité (en général, mais aussi dans le chef des clercs). Il y a aussi la place de l’imaginaire, à travers les visions de Benedetta. Verhoeven tente de rendre compte de celles-ci à travers le compte rendu du procès. Mais il y a toujours la difficulté de transcrire l’imaginaire en images, au risque de la déception. En l’occurrence, certains seront séduits par les univers proposés, le caractère iconoclaste de ceux-ci (dans le sens où ils viennent casser les « images » que nous nous faisons de l’univers religieux et catholique en particulier) probablement scandaleux pour certains, dans le sens notamment où ils percevraient - à tort - le film comme « blasphématoire » à cause de la disjonction entre leurs représentations religieuses (souvent sous forme d’images d’Epinal !) et celles de Verhoeven.

 Sexe, violence, religion

Ma déception ne signifie pas pour autant un film « décevant » ! Ce n’est certes pas le meilleur de ses films, qu’il s’agisse se sa période hollandaise : Turks Fruit, Keetje Tippel, Soldaat van Oranje, Spetters, De Vierde Man, ou , récemment, de l’excellent Elle ! L’on retrouve cependant le cinéaste vénéneux et provocateur, mais pas dans la provocation pour elle-même : « Je me vois provocateur dans un autre sens : comme un cinéaste qui explore les différences entre la réalité, et la manière dont on la voit généralement retranscrite. » [1]. L’on retrouvera donc dans Benedetta les « trois éléments » qui lui tiennent à cœur : sexe, violence et religion. Enfin, il ne faut pas oublier la dimension moqueuse, voire comique. Il aime à faire tomber les puissants de leurs piédestaux. Et plus encore quand leur masculinité est toxique (ce qui est le cas ici dans le chef de certains, des clercs notamment, qui veulent user de Benedetta pour accroître leur pouvoir et/ou leurs richesse).

 Un film à voir (ou pas !)

Faut-il voir le film ? Si l’on est cinéphile et/ou que l’on aime le cinéma de Verhoeven : certainement. Si on aime le septième art également et surtout pour l’étonnante modernité de l’approche du cinéaste. Si la rigueur lui tient à cœur (et donc l’historicité comme vu ci-dessus à propos de « Jésus »), il semble que l’adaptation de la vie de Benedetta soit assez libre. En tout cas, il semble que la scène d’émeute autour du bûcher ne soit pas « historique ». Si l’on est facilement choqué (ou si l’on confond le signifiant et le signifié !) il est certain qu’on le sera. Si tel est le cas, passez votre chemin ! Ainsi l’utilisation de la statue mariale, Jésus en croix sans sexe et Benedetta qui se colle à lui, certains fantasmes « visualisés » à l’écran... choqueront des âmes effarouchées... même si ce n’est finalement pas fort différent de certaines illustrations de Jérôme Bosch ou de tympans de cathédrales...

Enfin, le film doit beaucoup à ses interprètes, dont Virginie Efira, Charlotte Rampling, Lambert Wilson, mais c’est surtout Daphné Patakia (dans le rôle de sœur Bartolomea) qui ravit la vedette à Virginie Effira ! Une actrice que certains ont pu découvrir dans la série Ovni(s) et qui donne corps et chair à toutes les facettes de son personnage tout en sensualité lascive, en perversité, en tentatrice, séductrice et dominatrice !

 Ange ou démon ?

Reste enfin la question de savoir si Benedetta est ange ou démon, si elle manipule ou pas son entourage, si sa mystique est réelle ou feinte. Sur ces questions Verhoeven ne tranche pas. Il ne croit certainement pas à une influence « divine » et, s’agissant des stigmates, il laisse la porte ouverte à une manipulation. Quoi qu’il en soit, même si ceux-ci étaient « réels » (et non le fruit d’une automutilation) ils ne seraient cependant que le fruit d’une autosuggestion dans la mesure où les stigmates correspondent aux plaies de Jésus selon les Evangiles. L’on me rétorquera alors que justement, c’est donc vrai. Mais, justement, de nombreuses histoires et faits qui sont racontés par les auteurs évangéliques (qui n’ont jamais connu Jésus), rapportés, avec toute l’apparence d’un témoignage de type journalistique, sont avant tout des constructions théologiques qui si elles ne sont pas « réelles » sont « vraies » au sens symbolique, philosophique et théologique (en tout cas pour ceux et celles qui adhèrent à ce corpus de croyance). Et donc il n’est pas nécessaire en cette histoire d’amener le divin à la barre car, il s’agit ici de la « vérité » de Benedetta, de son humanité du XVIIe siècle, dont Verhoeven se veut le porte-parole moderne.

 Affiche et bande-annonce