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Kantemir Balagov
Beanpole (Une Grande Fille)
Sortie du film le 22 juillet 2020
Article mis en ligne le 19 août 2020

par Julien Brnl

Signe(s) particulier(s) :

  • second long métrage du cinéaste russe Kantemir Balagov, né dans le Caucase du Nord ;
  • présenté dans la section Un Certain Regard au Festival de Cannes 2019, là où il a remporté le prix du meilleur réalisateur, de la mise en scène, ainsi que le prix ​​FIPRESCI ;
  • inspiré par le livre « La Guerre n’a pas un Visage de Femme » de Svetlana Aleksievitch (paru en 1985, et seulement traduit en français en 2004), elle qui a reçu le prix Nobel de littérature en 2015 pour l’ensemble de son œuvre.

Résumé : 1945. La Deuxième Guerre mondiale a ravagé Léningrad. Au sein de ces ruines, deux jeunes femmes, Iya et Masha, tentent de se reconstruire et de donner un sens à leur vie.

La critique de Julien

Pour son deuxième film après le très remarqué « Tesnota » (2017), notamment à Cannes, le jeune cinéaste russe d’à peine trente ans, Kantemir Balagov, pose sa caméra dans le Léningrad post-Seconde Guerre mondiale, en 1945 (depuis 1991 rebaptisé Saint-Pétersbourg), à la rencontre de deux femmes, et de leurs corps abusés, traumatisés par la guerre, ayant servi. Il y a tout d’abord Iya (Viktoria Miroshnichenko), surnommée « la girafe », infirmière depuis qu’elle a été renvoyé après avoir subi une blessure à la tête, et souffrant depuis d’un trouble de stress post-traumatique se traduisant par des épisodes de catatonie, laquelle est alors frappée par un nouveau drame. Puis il y aura Masha (Vasilisa Perelygina), de retour du front, elles qui tenteront, ensemble, de (re)donner un sens à leur vie...

Autant prévenir dès le départ que « Beanpole » est un film extrêmement exigeant et lent, à réserver aux cinéphiles endurcis. Mais il est surtout un film qui traduit tout le talent de son jeune cinéaste en herbe Kantemir Balagov, lequel parvient à retranscrire l’âpreté palpable de l’aube de l’après-guerre, marqué par les interprétations absolument tétanisantes de ses deux actrices principales, et la photographie aux couleurs très vives (jaune, rouge, vert) de Ksenia Sereda, de tous les plans. Ce drame autour de vies brisées errantes se regarde tel un long tableau qui, petit à petit, livre la vérité sur ses protagonistes, mais aussi leurs sentiments, qui se délient de la guerre, et auxquels viendront se greffer le directeur de l’hôpital Nikolay Ivanovich (Andrey Bykov), où travaille Iya, et Sacha (Igor Shirokov), jeune fils d’un riche fonctionnaire local, compagnon de Masha, elle qui cherche à avoir un enfant, afin de « guérir ».

Film d’époque ambitieux, stricte par son ton, et anxiogène par son cadre, bien que d’une beauté d’image absolue, « Beanpole » cible ainsi les conséquences intimes et physiques de la guerre sur ses personnages, envers lesquels notre empathie est grandissante, étant donné l’étroitesse avec laquelle Kantemir Balagov les filme, lui qui ne privilégie d’ailleurs que très peu Léningrad (« la ville de Lénine ») et ses dégâts, préférant capter, durant de longues minutes, ses visages qui expriment à la fois leurs douleurs et vains espoirs, alors que le plus dur, c’est-à-dire se reconstruire, et tenter de se relever, (r)est(e) à faire.

Avec « Beanpole / Une Grande Fille », on n’a pas l’impression que Kantemir Balagov n’en est qu’à son second film (impossible de parler de coup d’essai !), tant ce dernier affiche déjà maîtrise et point de vue formels. Qu’à cela ne tienne, s’il est universel par le combat qu’il nous montre, et contemporain en regard de ses sujets et de l’actualité, le film n’en demeure pas moins radical, difficile, et peu accessible par le commun des spectateurs.

BEANPOLE - Bilingual trailer - YouTube