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Radu Jude
Bad Luck Banging or Loony Porn
Date de sortie : 15/12/2021
Article mis en ligne le 1er octobre 2021
dernière modification le 3 octobre 2021

par Charles De Clercq

Titre original : Babardeala cu bucluc sau porno balamu

Synopsis : La réputation et la carrière d’Emi en tant qu’enseignante subissent de fortes pressions lorsqu’une sex tape d’elle apparaît en ligne. Les parents de ses élèves sont furieux et demandent son renvoi. Mais malgré la pression exercée sur elle, Emi refuse de l’accepter.

Acteurs : Katia Pascariu, Claudia Ieremia, Olimpia Malai, Nicodim Ungureanu, Alexandru Potocean, Andi Vasluianu

Le dernier film de Radu Jude — que l’on pourrait traduire par « La baise de la malchance ou le porno dingue (cinglé, timbré) » — a obtenu la plus haute distinction du Festival de Berlin en mars dernier en obtenant l’Ours d’or. Est-ce mérité ? Difficile à dire et l’on ne doit pas s’étonner de rester dubitatif à la fin de la vision d’un film qui apparait parfois expérimental voire provocateur. Qu’un Ours d’or suscite la controverse, nous l’avions découvert avec Synonymes de Nadav Lapid. Coup de cœur pour nous, apprécié de la revue belge du Cinéma et honni par nombre de critiques ami·e·s !

Bien sûr, nous comprenons le propos du film qui dénonce avec un humour noir, caustique, corrosif la société roumaine (et possiblement d’autres). La scène d’ouverture à elle seule vaudra probablement les foudres de la censure de certains pays. L’on songe aux USA (sans être exhaustif) qui, en revanche, ne censureront pas des films très violents où les armes sont légion (et dont on fait même l’apologie). Ce faisant, paradoxalement, ces pays agissent comme ce, cela, ceux/celles qui est (sont) dénoncé(·e·s) dans le film. C’est que durant quelques minutes le film démarre par une vidéo digne de figurer sur des sites comme Youporn ! Vous voilà prévenu : il s’agit d’une scène de sexe explicite ! Pas un film pornographique, mais un film amateur d’un couple de mari et femme qui se filment en train de faire l’amour et montre quelques-unes de leurs pratiques. Ce film devait rester secret, mais, hélas pour le couple et surtout pour Emi qui est professeure dans le secondaire, la vidéo a fuité sur un site de partage en ligne de vidéos. Du coup, la vidéo est devenue obscène. Et nous employons ici le terme « obscène », au sens le plus étymologique du terme (et non son usage « vulgaire », commun), à savoir qu’il montre ce qui ne doit pas être vu, montré sur la scène du théâtre (ou ici, sur l’écran). C’est qu’il nous donne à voir « des choses cachées depuis la fondation du monde » et montre donc ce qui ne doit pas être vu, connu, qui doit être tu, rester dans le secret des alcôves.

Le propos du réalisateur est de (nous) questionner sur cette « obscénité » ou, plus fondamentalement, sur le fait que la visibilité de ce qui est ordinairement caché devient « obscène » au sens, là, vulgaire, de contraire à l’éthique, aux « bonnes mœurs » ! Non pas tant que ce qui est caché doit être montré à tous, mais que le discours et les réactions, se focalisant sur ce thème sont en porte-à-faux des discours et pratiques sociales et éthiques dans le pays, voire au-delà de celui-ci. Radu Jude va structurer son film en trois parties après un prologue initial (la fameuse sex tape). Si la première et la troisième sont structurellement liée à et par la sex tape, en revanche, la deuxième propose une sorte de dictionnaire illustré de pratiques, discours, institutions, concepts et les questionne par l’absurde. Qu’il s’agisse de religion, de sexualité, de racisme, de rapport aux Roms, aux gitans, au pouvoir, à la pornographie. Cette enclave centrale est donc censée faire le lien entre la première et troisième partie du film, en faisant comprendre au spectateur que le comportement de la société en général et des parents en particulier correspond justement à ce que Radu dénonce avec ce dictionnaire des incohérences sémantiques !

La première partie où l’on voit l’héroïne malgré elle déambuler dans les rues de Bucarest apparaitra très longue, voire beaucoup trop longue pour beaucoup. Emi est dans la ville (stressée par la publication de la vidéo) et les images de la capitale (très bruyante et stressante par elle-même) nous font découvrir sa déliquescence, un passé torturé et tortueux, mais aussi des habitants (notamment conducteurs de véhicules) dont le comportement est virulent (au moins verbalement, et quasiment obscène !). L’errance d’Emi est longue et l’on se dit qu’après quelques minutes l’on a compris. L’autre tableau du triptyque nous conduit au conseil des parents à l’école. Ceux-ci sont essentiellement outrés, scandalisés de la vidéo et de ce qu’à fait le professeur de leurs enfants (mais, en cela ils ont des attitudes, mots, gestes qui ont, justement, été questionnés dans la deuxième partie du film). Certains sont même libidineux, car ils demandent à voir (ou revoir) la vidéo (comme l’ont fait en son temps des censeurs qui se réservaient de voir des films pour mieux les condamner aux yeux — littéralement — du public !). Ces échanges, interrogations et interpellations montrent les différents visages dune société qui condamne Emi et rare sont ceux ou celles qui vont avoir une attitude adulte et compréhensive. Le réalisateur propose (avec humour ?) trois fins possibles pour son film (dont chaque partie aura été introduite par une rengaine amusante chantée en français). Assez paradoxalement, chacune des trois fins (même si l’une est plus humoristique et déjantée que les deux autres) risque de laisser le spectateur sur sa faim ! Certes, le réalisateur nous renvoie ainsi au cœur de son propos, à savoir dénoncer le pharisianisme de son pays et de ses habitants, mais cela paraitra vain à certains.

Pour aller plus loin : le film vu par Cineuropa.