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CINECURE
L’actualité du cinéma sur RCF

CINECURE pas un blog mais le complément sur le web des émissions radio du même nom produites par Charles De Clercq pour la radio RCF en Belgique. Celui-ci est sensible aux émotions dont il se nourrit et aime analyser les rapport entre films et romans lorsque ceux-ci sont adaptés au cinéma.

Denis Villeneuve
Arrival (Premier contact)
Sortie le 7 décembre 2016
Article mis en ligne le 24 novembre 2016
dernière modification le 2 janvier 2017

par Charles De Clercq
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C’est toute la question du langage qui est abordée dans le rapport à l’intime et à l’universel.
Arrival adapte de façon intelligente dans son versant SF une nouvelle de Ted Chiang. 84/100

Synopsis : Lorsque de mystérieux vaisseaux spatiaux atterrissent à différents endroits du globe, une équipe d’experts – menés par la linguiste Louis Banks – est rassemblée pour enquêter sur cette arrivée. Tandis que l’humanité est au bord d’une nouvelle guerre mondiale, Banks et son équipe sont plongés dans un véritable contre la montre, à la recherche de réponses… pour les trouver, elle devra saisir une opportunité qui pourrait lui coûter la vie, ainsi que celle de l’humanité.

Acteurs : Amy Adams, Jeremy Renner, Forest Whitaker, Michael Stuhlbarg, Tzi Ma

En résumé : Villeneuve adapte une nouvelle qui traite du langage et de la communication en poussant les hypothèses à l’incandescence puisqu’il s’agira de trouver un langage pour communiquer avec le plus étrange et le plus étranger, l’extraterrestre ! Pas d’effets tape à l’oeil, mais une accentuation du pôle SF qui n’évacue cependant pas l’intime qui est au cœur de la nouvelle. Le film est difficile et exigeant et il faut prendre le temps à bras le corps pour le voir et le comprendre dans sa globalité !

 Attention aux spoilers en ligne !

Un premier conseil au sujet de ce film : si vous n’aimez pas les spoilers (autrement le dévoilement de tout ou partie de l’intrigue) soyez prudents dans vos recherches sur la Toile, en particulier sur les encyclopédies en ligne. Certains sites dévoilent tout ! Vous êtes allé voir quand même ! Tant pis ! Tout le plaisir est ou était de le découvrir à l’écran, même pour ceux qui ont lu la nouvelle qui a été adaptée au cinéma. Une consoeur et amie disait qu’elle était trop cartésienne pour appréhender le film qui l’avait à tout le moins déconcertée ! Autre chose, celui qui s’attend à un film de science-fiction dure, avec énormément d’effets spéciaux sera très déçu. C’est qu’il ne se passe quasiment rien en termes d’actions, sinon le temps qui passe et encore... le terme ’passe’ est probablement inadéquat !
Enfin, un conseil : ne visionnez pas la bande-annonce !
NB : Il n’est pas non plus nécessaire de lire ce qui suit : le lecteur de la nouvelle et spectateur du film s’est (un peu) laissé aller !!!

 Au départ, une (bonne) nouvelle !

C’est jouer sur les mots que d’ajouter une parenthèse, une intrication en quelque sorte de plusieurs univers sémantiques. C’est une référence au terme « évangile », littéralement « bonne nouvelle ». OK, mais ce n’est pas un film chrétien, mais qui aura lu la nouvelle aura compris qu’il y a une « bonne nouvelle ». Mais il y a aussi le fait que celle-ci est bonne, à savoir de qualité. Et c’est peu dire (c’est le cas de le dire, avec « peu ») que de signaler que l’auteur, Ted Chiang (ci-contre en 2011), Américain d’origine chinoise de la seconde génération, s’est fait remarquer par la qualité de son écriture et la brièveté de son œuvre littéraire. Il est né en 1967 dans l’Etat de New York et il travaille dans la région de Seattle dans l’industrie informatique. Il écrit huit nouvelles de 1990 à 2002 (moins de quatre cents pages dans la traduction française en Folio). Il en écrira sept autres de 2007 à 2015 (que je n’ai pas lues). Toutes ont un lien plus ou moins important avec la science, la technologie, la linguistique et/ou une perception holistiques du monde et de l’information. C’est dans le premier recueil que Villeneuve puise Story of Your Life, (1998, qui a obtenu le Nebula Award, le Theodore Sturgeon Award et le Seiun Award winner). Le titre à lui seul (L’histoire de ta vie) est lourd de sens... en ce sens (!) qu’il désigne un interlocuteur (en réalité au féminin, il s’agit de la fille du personnage principal), une histoire racontée, celle de cette fille.

 Une adaptation en mode SF !

Villeneuve réussit la gageure de transposer ce récit en « mode science-fiction » si l’on admet qu’une histoire avec des vaisseaux spatiaux, des aliens et un danger potentiel pour la Terre relève bien de ce domaine. Et justement ce sera une surprise pour ceux qui ont lu la nouvelle dans la mesure où le film ajoute cette dimension. Non pas qu’elle ne soit pas présente dans la nouvelle, mais qu’il s’agit plutôt d’une toile de fond qui sert de sous-bassement à un récit qui suit deux axes. L’un est de l’ordre de l’intime : une mère parle à sa fille dans un temps qui serait un mixte entre le futur antérieur de l’indicatif et le plus que parfait de l’indicatif (du moins dans la traduction française et dans les sous-titres !). L’autre est de l’ordre de l’universel, voire du cosmique et a trait à la communication. Ces deux axes sont présents dans le film qui y ajoute une dimension politique, la peur de l’étrange et de l’étranger, le compartimentage des recherches, le protectionnisme. Difficile d’en dire plus, car c’est probablement la dimension apparemment importante sur le volet SF (et probablement de trop car surajoutée par le réalisateur) ! Dans la nouvelle (qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lue, mais cela peut aider), ce ne sont pas les mêmes vaisseaux, il n’y a pas la dimension politique, etc.
En revanche, la question essentielle est celle du langage : comment communiquer ? Qu’est-ce que le langage ? Peut-on communiquer autrement que par les mots ? C’est abordé dans la nouvelle à partir du théorème de Fermat et de la Gestalt.

 Le langage peut-il modifier la (ma) perception du monde ?

C’est un des enjeux de la nouvelle, du film également et cela se déploie dans la temporalité de la relation avec la fille ou plutôt du discours qui lui est (et j’utilise un présent de narration) adressé. Cette histoire de sa vie qui lui est racontée est essentielle à la construction d’un récit. Et c’est un faux ou mauvais procès que fait notre confrère de Première en écrivant « dépourvu de la rigueur nécessaire (le prologue malhonnête) ». Malhonnête !? Mais c’est un prologue analogue à celui de la nouvelle. Est-ce qu’une « langue » peut permettre de modifier sa perception du monde ? Ce n’est pas sans lien avec les travaux de deux linguistes américains dans les années 50, Edward Sapir et Benjamin Lee Whorf (élève et assistant du premier), ce que l’on nomme « Hypothèse de Sapir et Whorf » qui dit à peu près ceci : les hommes vivent selon leurs cultures dans des univers mentaux très distincts qui se trouvent exprimés (et peut-être déterminés) par les langues différentes qu’ils parlent. Aussi, l’étude des structures d’une langue peut-elle mener à l’élucidation de la conception du monde (Lire ici un article (payant !) L’hypothèse Sapir-Whorf. Les langues donnent-elles forme à la pensée ?). Ceux qui veulent aller bien plus loin, liront cet article universitaire : De l’hypothèse de Sapir-Whorf au prototype : sources et genèse de la théorie d’Eleanor Rosch.

 Des liens imbriqués ?

Cette question du langage est ecruciale. La difficulté est que cet enjeu est à la fois si essentiel et si intime qu’il est difficile d’en dévoiler plus dans une critique d’un film qui adapte avec bonheur et intelligence une nouvelle en en développant le potentiel. Celle-ci n’est d’ailleurs pas sans lien avec le roman L’Enchâssement (The embedding, 1973) de Ian Watson dont on peut lire une critique ici. Ce roman est amené ici parce qu’il est justement question d’enchâssement dans la nouvelle et que l’un des protagonistes du film, se prénomme Ian (Gary dans la nouvelle), le prénom de l’auteur du roman ! S’agissant de liens, j’en ai vu avec Enemy, du même Villeneuve [1], un film qui lui aussi demande un effort. Qu’avons-nous vu ? Qu’est-ce que la perception du monde ? Le fan de SF pourra se souvenir des premiers mots du roman Le monde inverti, écrit par le romancier britannique Christopher Priest et publié en 1974 : J’avais atteint l’âge de mille kilomètres [2] [3]. L’air de rien, cette phrase pourra faire sens après avoir vu le film !

Quoi qu’il en soit, Villeneuve déplace le centre de gravité de la nouvelle : de « L’histoire de ta vie » à « Arrival » l’on passe d’un « je/tu » « toi/moi » à un « eux/nous ». Avec sobriété et intelligence, sans esbroufe, Villeneuve propose une histoire de science-fiction intelligente, mais difficile et exigeante. Elle plaira à certains et déplaire à d’autres (beaucoup ?). Ils trouveront le film incompréhensible. Tout comme pour Enemy et Incendie, Arrival demandera une deuxième vision pour en saisir les divers enchâssements. Ceux-ci expriment probablement beaucoup de l’intime et de la pensée du réalisateur... et du nouvelliste !

Notes :

[1(l’araignée)

[2I had reached the age of 650 miles

[3Toutefois, la notice Wikipedia précise : Pourtant, le fameux « J’avais atteint l’âge de mille kilomètres » a surtout été mis en avant par l’édition française. Christopher Priest indique en effet que plusieurs éditions anglaises faisaient précéder « I had reached the age of six hundred and fifty miles » d’un prologue de trois pages. L’éditeur français Robert Louit conseillé par le traducteur Bruno Martin ont supprimé ce prologue et ont aussi converti la distance dans le système métrique : l’effet en était radicalement changé


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