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Nabil Ben Yadir
Animals
Sortie du film le 09 mars 2022
Article mis en ligne le 9 mars 2022

par Julien Brnl

Genre : Drame

Durée : 92’

Acteurs : Soufiane Chilah, Gianni Guettaf, Vincent Overath, Serkan Sancak, Lionel Maisin...

Synopsis :
Brahim est un jeune homme, la joie de vivre de sa mère. Un jour il trouvera l’amour de sa vie. Il deviendra père de famille et les rendra tous fiers. Un jour, il sera mûr et comblé. Un jour...

La critique de Julien

Du réalisateur de la comédie « Les Barons » (2009), nous ne nous attendions pas à « Animals », inspiré du meurtre à caractère homophobe d’Ihsane Jarfi, commis à Liège en avril 2012. Bien que son cinéma ne cesse d’évoluer et de se démarquer, Nabil Ben Yadir a décidé de frapper fort avec sa nouvelle réalisation, quitte à choquer, mais pour la nécessité. Tandis qu’il a suivi le procès des quatre meurtriers responsables de la mort du jeune homme, condamnés en décembre 2014 pour meurtre homophobe, le cinéaste a reçu l’aval du père d’Ihsane, Hassan Jarfi, sans lequel il n’aurait d’ailleurs pas réalisé « Animals ». Alors que son film est né d’une discussion avec un ami dans un café, Nabil Ben Yadir retrace dès lors ici les faits, soit une effroyable mise à mort, tout en réduisant la fenêtre temporelle des événements à vingt-quatre heures. Attention : âmes sensibles s’abstenir.

Divisé en trois parties, « Animals » débute par la fête d’anniversaire de la maman de Brahim, joué par le bouleversant Soufiane Chilah, alors que ce dernier espère bien inviter son collègue et ami à la fête. Sauf que cet « ami » est beaucoup plus que cela, étant donné qu’ils sont tous les deux en couple depuis cinq années. Filmé en format rapproché, ce premier acte met en scène une lourde atmosphère, qui pèse alors sur les préparatifs de cette fête, alors que Thomas, ledit ami (qu’on ne verra jamais), ne viendra pas, alors que Brahim, lui, n’attendait que ça. À moins qu’il n’ait été renvoyé ou menacé par le frère de Brahim, lequel est au courant de la situation de son frère, au même titre que sa compagne, qui l’a d’ailleurs vu récemment en ville. Bien qu’il l’ait jusque-là défendu, son frère lui fera pourtant comprendre que jamais il ne pourra faire entrer son « ami » chez eux, ne fût-ce que pour une question de respect vis-à-vis des siens. On est alors abasourdi (pour la première fois) par la question du jeune homme à destination de son frère : « Que suis-je censé faire ? ». Aussi, leur père préparera un discours à l’intention de son épouse pour son anniversaire, mais auquel Brahim assistera depuis l’extérieur de la maison, à la suite d’une altercation avec son frère. Le spectateur se retrouvera, comme Brahim, peiné par les mots de son père, lesquels ne pourront jamais être prononcés par Brahim à l’intention de son compagnon, et cela devant sa famille, d’origine maghrébine. Or, à l’heure où de nombreux homosexuels sont encore rejetés par leur famille, « Animals » nous montre que le droit d’aimer librement n’est pas encore chose aisée, et que les minorités sont encore trop discriminées. Pourtant, le jeune homme que Nabil Ben Yadir met en scène n’a rien demandé à la vie, si ce n’est d’être accepté tel qu’il est, et pas tel qu’on aimerait qu’il soit. Une fois de plus, il est utile et important de faire passer un message de tolérance, d’ouverture, et « Animals » y participe au travers de sa première partie.

Vient ensuite la seconde, au travers de laquelle Nabil Ben Yadir confronte le spectateur à l’insoutenable, tourné alors à l’aide de smartphones, à la suite d’une rencontre qui va très mal tourner. Au détour des rues de Liège, puis d’un trajet en auto, et enfin d’un terrain vague, le cinéaste filme la déshumanisation à l’état pur, et la création d’un monstre (on comprendra que trois des quatre bourreaux le sont déjà). Avec ses longs plans-séquences, « Animals » empêche le spectateur de respirer, au même titre que la victime, nue dans un coffre, attendant, sans issues, sa sentence, face à ce qui semble être le mal banalisé. Ce mal n’hésitera pas non plus à effacer les photos du téléphone de Brahim, comme si le jeune homme n’avait jamais existé, et cela sans une once de scrupule, ni de culpabilité, mais en agissant cependant par l’effet de groupe, l’omniprésence des smartphones, et la mise en scène de soi-même, quitte à perdre la raison. Mais cela n’excuse en rien les atrocités commises ; loin de là. Ces quelques longues minutes représentent ainsi un choc que beaucoup auront du mal à supporter jusqu’au bout. Or, c’est pourtant ce qui est arrivé à Ihsane...

Tandis qu’on pensait en avoir fini non-péjorativement avec « Animals », Nabil Ben Yadir a pourtant décidé de reprendre le format 4/3 pour une détonante dernière partie, au travers de laquelle il filme Loïc, le bourreau qui aura porté ici les coups de grâce à la victime, alors que ce dernier se rend à un mariage, au lendemain des faits. Trivial, ce matin-là nous montre comment ce jeune homme s’est définitivement transformé en monstre, et comment sa situation personnelle, son éducation, sa frustration, son incompréhension l’ont doucement façonné comme tel. Sans chercher aucunement l’empathie (bien au contraire), Nabil Ben Yadir nous montre quelque chose que le spectateur veut encore moins voir, après ledit passage mortel à tabac, soit donner du temps à ce meurtrier. Or, c’est au travers de lui que le spectateur retrouvera le fantôme de Brahim, alors que Loïc comprendra que c’en est fini pour lui. Ce n’est donc pas du temps que lui offre ici le cinéaste, mais le début de sa sentence à lui, et évidemment celle des autres responsables.

Film coup-de-poing, « Animals » est une épreuve. Pourtant, le film ne cherche jamais le sensationnel pour faire du sensationnel. À l’image du seul lien qui reste d’Hassan Jarfi envers son fils, c’est-à-dire la souffrance, Nabil Ben Yadir n’a pas peur d’être malaisant, radical, mais pour conscientiser, pousser l’être humain à reconsidérer sa position par rapport à la lutte contre l’homophobie, et à tout ce qui pourrait, dorénavant, empêcher ce genre de situation absolument inhumaine de se reproduire. Témoin sans filtre de ces terribles faits, le spectateur ressortira dès lors sous-tension de ce drame, à réserver aux plus de seize ans, pour autant qu’il arrive au bout de la séance. Quoi qu’il en soit, « Animals » n’est clairement pas le genre de film qui s’oublie après la séance, et qui procure une quelconque forme de sérénité, de divertissement vis-à-vis du spectateur. Or, le cinéma sert aussi à montrer la violence. Mais il faut y être préparé...



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