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Cinécure est un site appartenant à Charles Declercq et est consacré à ses critiques cinéma, interviews. Si celui-ci produit des émissions consacrées au cinéma sur la radio RCF Bruxelles, celle-ci n’est aucune responsable du site ou de ses contenus et aucun lin contractuel ne les relie. Depuis l’automne 2017, Julien apporte sa collaboration au site qui publie ses critiques.

Fred Cavayé
Adieu Monsieur Haffmann
Sortie du film le 12 janvier 2022
Article mis en ligne le 21 janvier 2022

par Julien Brnl

Genre : Drame, historique

Durée : 116’

Acteurs : Daniel Auteuil, Gilles Lellouche, Sara Giraudeau, Nicolai Kinski, Mathilde Bisson et Anne Coesens...

Synopsis :
Paris 1941. François Mercier est un homme ordinaire qui n’aspire qu’à fonder une famille avec la femme qu’il aime, Blanche. Il est aussi l’employé d’un joaillier talentueux, Mr Haffmann. Mais face à l’occupation allemande, les deux hommes n’auront d’autre choix que de conclure un accord dont les conséquences, au fil des mois, bouleverseront le destin de nos trois personnages.

La critique de Julien

Très libre adaptation de la pièce du même nom de Jean-Philippe Daguerre ayant remporté 4 Molières en 2018 dont celui du meilleur spectacle du Théâtre Privé, « Adieu Monsieur Haffman » permet au réalisateur Fred Cavayé de s’incruster dans le drame et thriller psychologique historique, lui à qui l’on doit les récentes comédies « Radin ! » (2016) et « Le Jeu » (2018), tandis qu’il retrouve ici Gilles Lellouche pour la troisième fois après « À Bout Portant » (2010) et « Mea Culpa » (2014). Alors qu’il souhaitait dresser le portrait de collaborateurs sous l’Occupation, le cinéaste a réécrit l’histoire des personnages de Jean-Philippe Daguerre, en les faisant ainsi évoluer différemment, et s’offrant dès lors des libertés, mais au service d’une histoire aux enjeux moraux qui les tourmenteront d’autant plus, pour alors pour mieux nous confronter à ces derniers, et au tragique contexte en question, où spoliation des Juifs, vol civil et hommage aux Résistants (salauds) s’entrechoquent.

L’intrigue débute alors en 1941, à Paris, au début de l’Occupation, alors que la ville est déjà ségrégée, et que le premier statut des Juifs mis en place par Vichy à la date du 03 octobre 1940 a crée une race juive. Les juifs y sont alors de plus en plus exclus de la communauté nationale, tandis que certains transfèrent leurs biens (l’aryanisation) en des mains non-juives, avant de prendre la fuite de la souricière parisienne, de laquelle il est de plus en plus difficile de s’échapper. Joseph Haffmann (Daniel Auteuil), un bijoutier juif, confiera alors sa boutique à son tout récent nouvel employé François Mercier (Gilles Lellouche), avant de tenter de gagner la zone libre, et ainsi rejoindre sa famille, partie quelques jours auparavant. Mais n’ayant pu y arriver, Haffmann n’aura d’autre choix que de se cacher dans sa propre cave, alors que Mercier et sa femme Blanche (Sara Giraudeau) - au départ très rétive à l’aider - habitent maintenant dans ses appartements. Alors que Haffmann, reclus dans sa cave, est témoin d’une première rafle, Mercier lui demandera un service assez particulier en retour de leur geste, eux qui prennent le risque de le garder dans le sous-sol...

Bien que cette histoire est purement fictive, elle met en place un trio de profils particulièrement puissant, d’une part touché par l’Occupation suivant leur condition d’homme et femme, juif ou non, ainsi qu’à un pacte forcé, duquel en découlera des conséquences, à la fois sur le couple, et l’intégrité individuelle. Il y a tout d’abord Haffmann, lequel, en essayant de sauver son entreprise familiale, va malheureusement confier ses clefs à une personne qu’il connaissait tout simplement mal, bien que Mercier soit au départ un homme bien, mais que la situation vécue va transformer en un monstre, lui qui, s’il ne possédait rien, va tout vouloir, dont l’impensable, auquel il obligera Haffmann, avec son épouse, Blanche. Victime depuis son enfance de moqueries, et handicapé de la jambe, ce dernier ira alors jusqu’à se convaincre que ce qu’il fait est un service rendu, doublé par la fatalité de sa situation, laquelle l’aidera moralement à détourner ce qu’il est en train de faire, de demander. Cet homme vendra aussi les bijoux réalisés par Haffmann à prix d’or, et cela aux Allemands, avec qui il flirte égoïstement un peu trop, sans penser aux conséquences que cela pourraient engendrer sur son stock (lui qui débute dans la profession, dès lors incapable de reproduire le travail fort prisé d’Haffmann), mais surtout envers et pour Haffmann, ainsi que sur son image, vis-à-vis des habitants du quartier, et de Blanche. La relation entre les deux hommes que filme ici Fred Cavayé est dès lors une passionnante épreuve aux facettes immorales, avec lesquelles ils n’auront indirectement pas le choix que de jongler, s’ils veulent survivre. Et puis, il y a bien entendu le personnage de Blanche, sans doute le plus beau et évolutif de l’histoire, elle qui n’aime plus ce que son mari est devenu, tout en étant consciente et reconnaissante envers ce qu’il a fait pour Haffmann, avant de le déposséder de tout, au sens strict du terme.

Autant dire que le cinéaste a bien fait de modifier la trajectoire des personnages de Jean-Philippe Daguerre, étant donné les questions existentielles qu’il soulève ici vis-à-vis de ce triangle pernicieux, sous l’Occupation. Les trois acteurs principaux sont également admirables dans leur partition, pourtant pas si simple à jouer, et d’autant plus pour Gilles Lellouche et Sara Giraudeau, qui verront leur couple doublement mis à mal. Et puis, même si le personnage de Lellouche est condamnable, son écriture - sans le pardonner de tout - le rend complexe dans ses attitudes, soulevant étonnement notre empathie, lequel va s’enrôler lui-même dans une spirale qui l’éloignera de la personne qu’il était auparavant. Impossible ainsi de ne pas vivre ce film sans se mettre à la place de ces individus, et ressentir les combats intérieurs qui se jouent en eux, alors que la mort frappe à leur porte...

Si « Adieu Monsieur Haffmann » s’apparente à un huit clos, Cavayé réussit aussi à capter toute la tension et les dangers de l’Occupation, que ça soit pour un Juif caché dans une cave ou pour un couple de Français qui cache un Juif dans leur/sa cave. Le contexte de guerre et d’arrestation massive de Juifs occupent dès lors ici un personnage à part entière, que les décors - pourtant peu nombreux - appuient judicieusement, et tristement vis-à-vis des événements racontés. Les mouvements de caméra laissent également place aux silhouettes allemandes, ces derniers occupant tout l’espace parisien, et jouant d’intimidations pour arriver à leurs fins. Bien qu’il ne s’y passe grand-chose en termes d’action, « Adieu Monsieur Haffmann » tourmente donc, tout en reconstituant, sans effet de manche, la spoliation des Juifs par les nazis, au-delà de leurs biens matériels. Enfin, l’écriture des dialogues ici à souligner, elle qui laisse place à quelques répliques qui résonnent dans notre tête bien après séance, et dont l’impact à court ou long terme reste intact...

Avec son sujet on ne peut plus intéressant et plutôt inédit au cinéma, « Adieu Monsieur Haffmann » pourrait être une nouvelle occasion de traiter de l’Allemagne nazie avec vos élèves, si vous êtes enseignant de cours d’Histoire, d’Enseignement Moral et Civique, etc. Initié par Parenthèse Cinéma, on vous propose de découvrir via ce lien (www.education.parenthesecinema.com) le très riche dossier pédagogique accompagnant la sortie du film.



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