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Sur Netflix
A primeira tentação de Cristo (La première tentation du Christ)
Un moyen métrage satirique contesté (sans avoir été vu ?)
Article mis en ligne le 22 décembre 2019
dernière modification le 29 décembre 2019

par Charles De Clercq

Depuis quelques jours, une pétition demandant le retrait du catalogue Netflix du film brésilien « La Première Tentation du Christ » a recueilli plus de 1,3 million de signatures. Le gros reproche est la présentation de Jésus comme homosexuel. Certains titrent « La première tentation du Christ. Netflix s’attaque aux catholiques » en méconnaissant la réalité religieuse brésilienne où les courants évangéliques, voire évangélicalistes sont majoritaires (et proches de Bolsonaro !).

Il y a fort à parier que beaucoup de ceux qui demandent à Netflix d’arrêter la diffusion de ce film ne l’ont pas vu [1]. De quoi est-il question ? Il s’agit d’une production d’un groupe brésilien (Orta dos Fundos) qui décrit des situations sociales d’une manière satiriquement exagérée. Les parodies ont été faites sur de nombreux thèmes, dont la religion, la consommation de drogues, les relations, la sexualité. Ce serait d’une certaine façon, au Brésil sur Youtube (et maintenant sur Netflix) l’équivalent de Charlie Hebdo en presse papier française.

Ici, avec cette œuvre d’une quarantaine de minutes, l’on surfe un peu sur l’imaginaire chrétien mais c’est suffisamment décalé pour se rendre compte que c’est totalement humoristique. Demander l’interdiction de ce moyen-métrage, ce serait comme demander l’interdiction de Charlie Hebdo ! Personne n’est obligé de l’acheter tout comme on n’est pas obligé de regarder « A Primeira Tentação de Cristo ».

Pour l’avoir vu comme prêtre catholique et journaliste, en voici un écho, spoilers garantis. Ne lisez donc pas la suite si vous désirez le voir sur Netflix. C’est le trentième anniversaire de Jésus (et pas Jésus Christ - il y a une sérieuse différence). Les rois mages (Oui, dans l’évangile ils ne sont pas rois, mais on surfe sur les imaginaires !) viennent le fêter. Jésus sort des tentations au désert et ramène quelqu’un à la maison (au risque de la caricature, une folle). Tout le monde pourrait donc penser que « Jésus en est ». On découvre à la fin que cette personne est le diable que, in fine, le Jésus (parodique, rappelons-le) le détruit.

Si ce n’est pas vraiment notre type d’humour, nous nous sommes quand même bien marré ! Notre réaction, toujours celle d’un prêtre catholique, journaliste, critique cinéma mais aussi client de Netflix ! Deux éléments sont à relever : le respect et le fait de faire de « Jésus » un personnage homosexuel.

La notion de respect fait donc ici son apparition, opposée donc à la liberté d’expression. Dans le documentaire Iranien (2014) de Mehran Tamadon, un iranien athée, cette question est abordée. Le réalisateur parisien invite, à Téhéran, quatre Mollahs qui ont accepté de le rencontrer chez lui pour parler de la gestion de l’espace public en matière religieuse. Ils connaissent parfaitement bien notre culture occidentale, sa médecine, sa psychanalyse, etc.

Lorsque vient la question du voile, se pose celle du respect : Si je suis obligé de voir une femme non voilée tu me manques de respect. Il y a bien d’autres exemples. Au nom de notre culture nous disons pour la plupart que sur ce point-là nous ne sommes pas d’accord. Des musulmans, dans des salles de sport demandent que nous gardions notre slip pour prendre la douche. Certains clients leurs répondent que s’ils étaient joueurs au Standard (ou a Anderlecht, pour ne pas faire de jaloux) il y a bien longtemps qu’on le leur aurait arraché. Risible ? N’oublions pas cependant qu’il y a moins d’un siècle des religieuses ne pouvaient se laver qu’en gardant des vêtements sur elle.

Alors OK pour le respect mais où commence-t-il, ou se termine-t-il ? Et Jésus, lorsque les récits évangéliques nous le présentent faisant des miracles le jour du Sabbat ou ses disciples cueillant des épis de blé : ne s’agit-il pas là, déjà d’un manque de respect par rapport aux maîtres et aux petits de sa propre religion ? « Tu as six autres jours… pourquoi choisir celui qui est saint ? ».

Fin des années 1980, en France, un artiste avait scandalisé des catholiques qui avaient violemment manifesté. De quoi s’agissait-il ? Il avait exposé des croix de crucifix baignant dans de l’urine. Ce à quoi l’hebdomadaire La Vie avait répondu par la voix d’un de ses théologiens que les Pères de l’Eglise y auraient vu une très symbolique et théologique représentation de la kénose (le Christ qui se vide de sa divinité pour s’abaisser dans l’humanité) et qu’il s’agissait probablement – au corps défendant de l’artiste – de la plus « vraie » représentation du Christ. Mais l’argument n’a pas été entendu.

Et si l’on n’a pas jeté de bombes ou tiré à la Kalachnikov, qu’en aurait-il été au temps de l’Inquisition que l’on disait « sainte » ? C’est que pour l’Islam qui a débuté en 622 nous sommes, par rapport à notre évolution religieuse en 1400 ! Et souvenons-nous qu’il y a trente ans, des catholiques traditionalistes boutaient le feu à l’espace Saint-Michel à Paris (et ailleurs) : 14 blessés dont 4 gravement et un décès ailleurs à cause du film La dernière tentation du Christ de Scorsese !

Il s’agirait alors de cantonner le religieux à la sphère privée et à ne pas imposer les façons de penser et de vivre d’une religion. Mais que faisons-nous, nous catholiques, lorsque nous manifestons contre l’intégration dans la loi du droit à l’avortement, à l’euthanasie, à l’adoption par les gays et lesbiennes ? Lorsque des centaines de milliers de catholiques français manifestent la bave aux lèvres et la violence au cœur contre la légalisation du mariage pour tous. Ces mêmes centaines de milliers se sont retrouvés pour dire « Je suis Charlie » le dimanche 11 janvier 2015 à Paris et ailleurs.

Qu’en serait-il alors si les musulmans manifestaient pour obtenir la charia pour tous, la nourriture Hallal ou que toutes les femmes soient voilées ?

Comment gérer l’espace public lorsque les religions ne peuvent plus prétendre être seules détentrices de la vérité ? Comment accepter alors la relativité de notre propre religion, accepter qu’elle ne soit pas « opposable aux tiers ». Car si, comme l’écrivent les Actes des Apôtres, « Jésus est le seul nom qui sauve », il faut alors l’imposer envers et contre tout et tous !

Ajoutons que lorsque des chrétiens s’enflamment pour une production artistique qui ne fait que s’emparer d’un personnage qui n’appartient pas qu’aux chrétiens mais au monde, ils sont moins nombreux à vouloir accueillir le migrant, l’étranger, celui ou celle d’une autre religion qui doivent avoir pour eux le visage du Christ, qui bien plus invite à aimer ses ennemis et nom pas à les haïr !

S’agirait-il même de Netflix dont certains ici ignorent même que des musulmans se sont levés contre Netflix pour la série Jinn cette année. Trop facile d’écrire que Netflix ne s’en prendrait qu’aux chrétiens et non aux musulmans. Netflix ne s’en prend ni aux uns ni aux autres mais ouvre un espace d’expression grâce au cinéma, aux séries, aux spectacles ou documentaires que, finalement, personne n’est obligé de regarder.

Reste la question de l’homosexualité ! Parce que l’impensé le plus radical se trouve là. C’est que nous retrouvons des réactions analogues à celles que nous relevions récemment autour du spectacle Angels in America ! Le fait que Jésus soit présenté comme homosexuel apparaît donc comme une injure. Il faudrait relire ici les travaux de Didier Eribon, toujours d’actualité. De Jésus, de sa vie affective, voire sexuelle, nous ne savons rien. De sa naissance non plus car les récits sont théologiques et non « historiques ». Bien plus, les mots homosexuel et gay sont relativement récents et difficilement applicables à cette époque. Mais, théologiquement, Jésus s’est identifié aux pauvres, aux marginaux, aux malades... et a invité à s’occuper des malades plus que les bien portants. L’évangile dit même clairement que les prostituées nous précéderons dans le Royaume des cieux. L’on peut penser, qu’écrits aujourd’hui, ils auraient pu ajouter « les prostituées et les pédés » (que l’on excuse ici le terme, mais c’est celui employé par nombre d’homophobes). Alors, Jésus homo, pourquoi pas, cela n’a aucune importance.

En revanche, le fait de se sentir attaqué en le présentant comme tel en dit très long sur l’homophobie souvent inconsciente de nos sociétés. Et là, il y a un sérieux travail à faire. Reste aussi que beaucoup de ceux et celles qui on un problème avec cela sont souvent des chrétiens très identitaires, autocentrés et xénophobes qui rêvent d’un entre nous, d’un repli sur soi où il n’y a pas place pour l’autre, pour l’étranger, somme toute pour le Christ que l’on prétend défendre.