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CINECURE
L’actualité du cinéma sur RCF

CINECURE pas un blog mais le complément sur le web des émissions radio du même nom produites par Charles De Clercq pour la radio RCF en Belgique. Celui-ci est sensible aux émotions dont il se nourrit et aime analyser les rapport entre films et romans lorsque ceux-ci sont adaptés au cinéma.

Leyla Bouzid
A peine j’ouvre les yeux
Sortie le 27 avril 2016
Article mis en ligne le 21 mars 2016
dernière modification le 7 mai 2016

par Charles De Clercq
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Fureur de vivre et ode à la liberté. Un souffle de jasmin au printemps ! 72/100

Synopsis : Tunis, été 2010, quelques mois avant la Révolution, Farah 18 ans passe son bac et sa famille l’imagine déjà médecin… mais elle ne voit pas les choses de la même manière. Elle chante au sein d¹un groupe de rock engagé. Elle vibre, s’enivre, découvre l’amour et sa ville de nuit contre la volonté d’Hayet, sa mère, qui connaît la Tunisie et ses interdits. (source de la photo ci-contre)

Acteurs : Ghalia Benali, Baya Medhaffer, Montassar Ayari, Lassaad Jamoussi, Aymen Omrani.

C’était il y aura bientôt six ans, à Tunis durant l’été 2010, lorsqu’un chant sort de la bouche d’une jeune tunisienne :

A peine j’ouvre les yeux je vois les gens privés de travail, de bouffe, et d’une vie hors de leur quartier. Méprisés, dépités, dans la merde jusqu’au cou, ils respirent par leurs semelles.
A peine j’ouvre les yeux, je vois des gens qui s’exilent, traversant l’immensité de la mer, en pèlerinage vers la mort. De la galère du pays, les têtes perdent l’esprit, cherchant une galère nouvelle, que celles déjà vues. A peine j’ouvre les yeux, je vois des gens éteints, coincés dans la sueur, leurs larmes sont salées, leur sang est volé et leurs rêves délavés. Sur leur dos, on construit des châteaux.
Source du son

Elle ouvre les yeux et quel monde voit-elle ? Celui d’une sordide réalité, celle que nombre de migrants fuient encore aujourd’hui et dont nous refusons l’entrée chez nous, parce que nous avons une peur irrationnelle de ceux-là dont nous croyons qu’ils viendront pendre notre pain et se faire éclater la panse chez nous au sens propre de l’expression. Que l’on nous pardonne ce coup de gueule ici qui n’a rien à voir avec le film mais que nous voulons exprimer alors que nous étions dans une voiture du métro qui a explosé, à quelques mètres derrière nous dans la même rame. Que malgré cela nous voulons éviter les amalgames. Rien à voir avec le film, certes ! Quoique, allez lire plus bas la mention du Jury qui a attribué le Label Europa Cinemas lors de la 72 Mostra de Venise ! C’est aussi un coup de gueule que ce chant et ce film réalisé par Leyla Bouzid, son premier long métrage !

Elle réunit pour celui-ci une toute jeune actrice, Baya Medhaffer, dont c’est le premier film et une artiste chevronnée, Ghalia Benali, qui joue le rôle d’Hayet, la mère de Farah. Elle revient devant la caméra après treize années (elle a joué en 1994, 2000 et 2002). Et l’on peut affirmer que le duo qu’elles forment à l’écran arrive à cristalliser ces difficultés de vivre sous l’ère de Ben Ali. C’est d’autant plus important que l’ombre de celui-ci était présente durant le tournage. Si le film n’est pas « religieux » ou anti-religieux (la religion n’est pas présente dans ce premier film) c’est une ambiance sous contrôle permanent que la réalisatrice arrive à transmettre alors même que durant le tournage le pays était sous la menace d’attentats.

Pour Leyla Bouzid, "Quand la révolution a eu lieu, il y a eu une grande volonté de la filmer et de la représenter. De nombreux documentaires ont été réalisés à ce moment là, tous remplis d’espoir, tournés vers l’avenir. J’ai eu, moi aussi, cette envie forte de filmer. Mais filmer ce qu’on avait vécu et subi : le quotidien étouffant, les pleins pouvoirs de la police, la surveillance, la peur et la paranoïa des Tunisiens depuis 23 ans.

La révolution (ou révoltes, les points de vue divergent) surprenait le monde entier mais elle ne venait pas de nulle part. On ne pouvait pas, d’un coup, balayer des décennies de dictature et se tourner vers l’avenir sans revenir sur le passé. C’était une évidence pour moi qu’il fallait aborder le passé rapidement, tant que le vent de liberté soufflait encore. Comme la plupart des Tunisiens, mon euphorie était forte au début, puis les phases d’enchantements et de désenchantements n’ont fait que se succéder. Pour le film, je ne souhaitais pas que les différentes émotions liées à l’actualité m’influencent. Mon curseur était d’être uniquement guidée par la cohérence du parcours émotionnel des personnages au moment de l’histoire racontée. Il s’agissait d’être le plus juste possible dans la fiction et son ancrage contextuel et historique."

Le film interroge aussi le rapport aux rêves et aux attentes des parents. Ici la fille rêve d’une fille médecin et non chanteuse de rock ! Elle ne peut voir là un avenir pour Farah car elle sait son pays et ses contraintes sociales. Impossible de se faire reconnaître avec son talent car celui-ci, le chant, et ce chant-là, ces mots-là ne peuvent lui ouvrir une voie à elle qui n’est qu’une femme, une tare en quelque sorte dans son pays. Il y a là des impensés et des codes culturels que l’on avait déjà découverts dans Le Challat de Tunis , des clichés donc ! Mais ceux-ci ne sont pas présents dans le film tout en nuances et la mère n’est pas ici la mauvaise opposée à la fille bonne, dont les projets sont les seuls valides et valables.

Un chant retentit dans des lieux dans lesquels elle ne peut chanter et ou faire de la musique (souvenons-nous de Timbuktu ou encore du film iranien Les chats persans pour lequel on vous épargne le nom en persan, réalisé en 2009 par le kurde Bahman Ghobadi et dont « certains acteurs de ce film jouaient leurs propre rôle (Arash et Soroush Farazmand ainsi que Ali Eskandarian. )Ils ont été tués, le 11 novembre 2013, durant une fusillade dans leur immeuble à New York commise par un certain Ali Akbar Mohammad Rafie, qui s’est suicidé ensuite ».

Jusqu’où peut aller la volonté de se libérer et de liberté ? Comment agir alors qu’il y a un contrôle social (voire familial) et policier ? Comment ne pas être pris dans le moule d’une pensée unique ? Voilà quelques-unes des questions abordées par le film dont les images et la bande son ont séduits publics et professionnels. Ainsi le film a obtenu le :

  • Bayard d’Or de la Meilleure Première œuvre de fiction à Namur
  • Prix du Public au Festival du Cinéma Méditerranéen de Bruxelles
  • Tanit de bronze, le Prix du jury TV5 Monde de la première œuvre et Prix Fipresci de la critique internationale, lors des Journées Cinématographiques de Carthage.

Enfin, La douzième édition du Label Europa Cinemas a désigné A peine j’ouvre les yeux de Leyla Bouzid comme meilleur film européen des Venice days, lors de la 72e Mostra de Venise.
Le Jury a attrib ué le Pri x avec la menti on suivante : «  Leyla Bouzid a créé une première œuvre à la fois originale et profonde, située dans son pays natal, la Tunisie. Un portrait rassurant d’une société arabe pour un film qui se concentre sur la relation entre une fille - jeune chanteuse rebelle d’un groupe rock politiquement engagé - et sa mère, pendant la période qui précède la révolution de Jasmin. Le développement des personnages est fort, il évite la facilité des stéréotypes, tandis que l’approche visuelle de la réalisatrice est singulière et personnelle.
Dans un moment où en Europe nous sommes si conscients de la crise des réfugiés, ce film apporte un sentiment d’optimisme, d’une amélioration potentielle, et d’un possible dénouement dans cette partie du monde.
 »

Diaporama

Bande-annonce :


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