logo article ou rubrique
Rian Johnson
À Couteaux Tirés / Knives Out
Sortie du film le 27 novembre 2019
Article mis en ligne le 7 décembre 2019
dernière modification le 8 décembre 2019

par Julien Brnl

Signe(s) particulier(s) :

  • cinquième film mis en scène par Rian Johnson, après « Star Wars : Les derniers Jedi » (2017) ;
  • présenté au festival international du film de Toronto 2019.

Résumé : Célèbre auteur de polars, Harlan Thrombey est retrouvé mort dans sa somptueuse propriété, le soir de ses 85 ans. L’esprit affûté et la mine débonnaire, le détective Benoit Blanc est alors engagé par un commanditaire anonyme afin d’élucider l’affaire. Mais entre la famille d’Harlan qui s’entre-déchire et son personnel qui lui reste dévoué, Blanc plonge dans les méandres d’une enquête mouvementée, mêlant mensonges et fausses pistes, où les rebondissements s’enchaînent à un rythme effréné jusqu’à la toute dernière minute.

La critique de Julien

Après avoir retourné les fans de « Star Wars » avec « Les Derniers Jedi » (2017), Rian Johnson revient à du cinéma nettement plus terre-à-terre, mais tout aussi engagé (n’en déplaise à certains fans hardcore). Alors qu’il avait exprimé, il y a près de dix années, vouloir réaliser un film à mystère centré sur un meurtre, tout droit inspiré par l’œuvre d’Agatha Christie, c’est désormais chose faite. Salué par la critique lors de sa présentation à Toronto en septembre dernier, « Knives Out » (titre en version originale) est un « whodonit » en bonne et due forme.

De l’anglais « whodunnit », contraction de « Who (has) done it ? », il s’agit à la base d’un genre littéraire à part entière, synonyme du roman d’énigme classique du début du XXe siècle, soit une forme complexe du roman policier, dans laquelle la structure de l’énigme et sa résolution sont des facteurs prédominants. Influencé par des films tels que « Murder on the Orient Express » de Sydney Lumet (1974), « Murder by Death » (1976) de Robert Moore, ou encore « Clue » (1985) de Jonathan Lynn, le cinéaste Rian Johnson n’a alors jamais caché son penchant pour ces histoires écrites à la façon du jeu de société « Cluedo », imaginé par Anthony Pratt et son épouse Elva Rosalie Pratt, en 1943 à Birmingham, dans lequel les joueurs doivent découvrir parmi eux qui est le meurtrier d’un crime commis au sein du manoir de la famille anglaise Tudor. Dans ce film, ayant déjà remporté le National Board of Review 2019 du meilleur casting le 03 décembre dernier, il est question de la mort suspecte du riche romancier Harlan Thrombey (Christopher Plummer), le soir de son 85ème anniversaire, alors que toute sa famille était présente dans son manoir. Mais tandis qu’Harlan avait, plutôt dans la journée, aliéné de nombreux membres de sa famille de son testament (soi-disant pour « leur bien »), une personnalité anonyme vient d’engager le détective privé Benoit Blanc (Daniel Craig) pour enquêter sur cette affaire, lui qui n’écartera alors aucun suspect (on comprendra très vite pourquoi), de chaque membre de la famille à la femme de ménage d’Harlan (Fran, qui a découvert son corps), jusqu’à sa proche infirmière (Marta).

Thriller tranchant, « À Couteaux Tirés » a plus d’un tour dans son sac, et dissèque les tares d’une famille ayant grandi dans le dos d’un patriarche richissime. Quand vient donc la question de l’héritage, tout le monde se presse au portillon, car, au contraire de chez nous, les enfants américains ne sont pas aussi bien protégés. En effet, alors que les enfants d’un défunt perçoivent au moins 50% du patrimoine et ne peuvent être déshérités, aux Etats-Unis, un proche quelconque du défunt peut recevoir davantage que ses enfants ! Il n’y a qu’à voir les actualités récentes, dont celle concernant l’héritage de Johnny Hallyday...

Découpé en plusieurs parties, ce film s’amuse dans un premier temps à nous faire découvrir chaque membre du cocon familial, dont les trois enfants du défunt, que sont Linda (Jamie Lee Curtis) et son époux Richard (Don Johnson), Toni (Toni Colette) et Walter (Michael Shannon), vivant de près ou de loin au crochet de la fortune de leur père. Sans parler de ses petits-enfants, dont Ransom (Chris Evans), un playboy gâté, et Megan (Katherine Langford), étudiant dans un prestigieux collège d’arts libéraux, le tout financé bien évidemment par Harlan. Vices en tous genres éclatent alors dans les oreilles des enquêteurs, tandis que le détective Benoit Blanc assiste aux échanges, spectateur tel que nous les sommes. Ludique et enlevée, cette première partie nous régale par ses révélations, et la personnalité des Thrombey, façonnée par l’argent et les idéaux politiques de l’Amérique de Trump. Mais le film ne perd pas de temps, et enchaîne ensuite sur une lecture de testament absolument tordante, de laquelle naîtra des retournements jouissifs, redistribuant les cartes, et cela jusqu’aux dernières minutes. Rian Johnson prend alors soin de n’épargner personne, malgré la quantité d’intervenants (une dizaine), plus ou moins développés avec répartie. Le plus amusant là-dedans est sans doute l’écriture de certains rôles, dont celui tenu par Daniel Craig, à contre-emploi dans la peau d’un détective aux semblants peu sérieux, et imparfaits, lequel usera mêmes des aveux de l’infirmière d’Harlan pour y voir plus clair, elle qui est incapable de mentir, et qui vomi aussitôt qu’un mensonge sort de sa bouche. Or, c’est parce que cette dernière connaît bien des secrets sur cette famille qu’elle éclairera Blanc. Dans ce rôle, Ana de Armas explose tout sur son passage, et se révèle être l’une des plus belles révélations du film, autre que celles que nous dévoile l’intrigue. Coincé dans une situation délicate (également vis-à-vis de sa propre famille), son personnage mène la barque, et offre au scénario de Rian Johnson la part d’humanité et de culpabilité assumée qui manque tant à cette famille, ainsi qu’aux films à mystère en général. Et cela offre un petit quelque chose qui le différencie des autres films du genre. « À Couteaux Tirés » n’est donc pas seulement qu’un bon élève qui suit un cahier des charges à la lettre ; il se soucie aussi humainement de ses personnages, évoluant dans un contexte bien actuel. Qu’on se le dise, on n’est jamais vraiment désolés ou bouleversés par la tournure des événements, mais bien amusés, telle qu’est la fonction première de l’humour dans une telle situation, sordide de cruauté et de bavures à tous degrés.

Que dire donc de ce casting époustouflant, qui prend part dans une scène de crime dénichée au cœur d’une demeure près de Boston, construite dans les années 1890 dans un style architectural néo-gothique, possédant d’ailleurs des touches médiévales inspirées des châteaux du Moyen Âge, ainsi que des flèches en forme de poignard. Outre quelques sorties, Rian Johnson parvient ainsi à contenir d’une main de maître la quasi-totalité de son intrigue dans ces lieux, et sans jamais perdre notre attention. Et en l’occurrence, il nous est impossible de tourner du regard, tant ce « À Couteaux Tirés » est malicieux, et enchaîne les pistes, aussi fausses que bonnes, et emboîte même ses moindres détails les uns dans les autres, pour une lecture finale sophistiquée, qui ne déçoit pas. Mais on n’exclut pas que certains lecteurs (!) pourraient s’y perdre, dans une ébullition de rebondissements.