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CINECURE est le complément sur le web des émissions radio du même nom produites par Charles De Clercq pour les radios RCF en Belgique. Celui-ci est sensible aux émotions dont il se nourrit et aime analyser les rapport entre films et romans lorsque ceux-ci sont adaptés au cinéma.

Les critiques de Julien Brnl
🎬 Wonder Wheel
Réalisateur : Woody Allen
Article mis en ligne le 25 avril 2018

par Julien Brnl
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➡ Vu au cinéma Caméo des Grignoux - Sortie du film le 31 janvier 2018

Signe(s) particulier(s) :

  • 47ème long-métrage de Woody Allen, se déroulant pour l’occasion autour de la grande roue et du parc d’attractions de Coney Island, cette célèbre péninsule située à l’extrême sud de Brooklyn ;
  • c’est la deuxième fois que Woody Allen tourne avec le chef-opérateur Vittorio Storaro après « Café Society » ;
  • la reconstitution de la plage bondée de Coney Island dans les années 50 ainsi que la grande roue que l’on distingue depuis les fenêtres de l’appartement familial ont été conçues de manière infographique par le studio d’effets spéciaux Brainstorm Digital, tout en devant s’adapter à la lumière subtile de Vittario Storaro ;
  • la sortie du film pâtit lourdement (et partout dans le monde) de l’accusation d’agression sexuelle portée par la fille adoptive de Woody Allen à son encontre, et cela en pleine vague du « #MeToo »...

Résumé : « Wonder Wheel » croise les trajectoires de quatre personnages, dans l’effervescence du parc d’attraction de Coney Island, dans les années 50 : Ginny, ex-actrice lunatique reconvertie serveuse ; Humpty, opérateur de manège marié à Ginny ; Mickey, séduisant maître-nageur aspirant à devenir dramaturge ; et Carolina, fille de Humpty longtemps disparue de la circulation qui se réfugie chez son père pour fuir les gangsters à ses trousses...

La critique

On entend bien plus parler ces jours-ci de Woody Allen pour l’allégation d’agression sexuelle dont il fait l’objet plutôt que pour la sortie de son dernier film, « Wonder Wheel », pourtant un véritable (petit) joyau comme seul lui en a la recette. D’ailleurs, la suite de la carrière cinématographique du cinéaste semble dorénavant bien compromise, étant donné que les portes du septième art se referment à lui suite à cette affaire, qui déboule en pleine vague de révélations d’abus sexuels à Hollywood, et dont Kevin Spacey a (notamment) fait les frais. Aussi, la sortie de son prochain film (courant de cette année) déjà titré « A Rainy Day in New York » est menacée, tandis que certains des acteurs du film, dont Griffin Newman, Rebecca Hall, Timothée Chalamet ou encore Selena Gomez, ont fait don à des associations de leur salaire, regrettant ainsi d’avoir travaillés avec le cinéaste. Quoi donc de plus triste que d’apprendre toutes ces nouvelles, certes pour la victime (supposée), mais aussi pour le cinéma, qui perd, avant l’heure, l’un de ses véritables amoureux.

Fidèle à lui-même, Woody Allen nous embarque dans l’existence tourmentée de quatre âmes perdues, avec comme point de mire le thème de l’amour, et cela en plein cœur du Coney Island des années cinquante. Certes, de nombreuses scènes extérieures y ont été tournées, mais certaines autres résultent du travail visuel réalisé par le studio d’effets spéciaux Brainstorm Digital. On pourra ainsi apercevoir la grande roue (qui donne son nom au film) à travers les vitres de l’appartement dans lequel vit le couple formé par le couple Humpty Rannel (James Belushi) et Ginny Rannel (Kate Winslet), alors que l’ensemble des scènes se déroulant dans cet appartement ont été tournées en studio, à Long Island. Certes, cela enlève un peu d’authenticité au récit et à son contexte spécial, mais ce dernier possède une signature visuelle qui n’est certainement pas à jeter ! Pour ainsi dire, la reconstitution est agréable à regarder, tout comme le flux (recréé) de personnes sur les abords de Coney Island, mais aussi l’attractivité autour de ces lieux de plaisir. Pour l’occasion, Woody s’est de nouveau entouré du chef-opérateur Vittorio Storaro (après « Café Society »), donnant à son film une palette de couleurs irrésistibles, nuancées en fonction des états d’âme de ses actrices principales. Ainsi, Storaro a associé deux registres chromatiques distincts, dont le jaune - orange - rouge pour le personnage de Kate Winslet (au tempérament organique, à haute tension artérielle) et, au contraire, une gamme de bleu clair à celui de Juno Temple (incarnant la fille de James Belushi, et donc la belle-fille de Kate Winslet). « Wonder Wheel » nous offre ainsi un manège de couleurs éclatantes, et à l’inverse, pessimistes, travaillées en parfaite adéquation avec l’écriture des personnages. Que voilà un joli travail à ne pas plaindre.

Comme à son habitude, Woody tourne une nouvelle fois avec la crème de la crème d’Hollywood, en auditionnant même encore des perles rares avec lesquelles il n’avait pas encore tournées, dont Kate Winslet, Justin Timberlake et Juno Temple. La première nous offre une partition fiévreuse et magistrale très remarquée dans la peau du personnage central du film, tandis que Timberlake et Temple jouent avec savoir-faire de leur charme, et apportent le charisme nécessaire à leurs personnages de rêveurs, situés « entre deux mondes », aspirant à une vie meilleure, voire un peu trop inaccessible. James Belushi est quant à lui un peu le bouffon de l’histoire, soit le personnage le moins bien fourni en soutien sentimental, lequel verra passer dans son dos bien des choses qui lui échapperont, alors que lui-même aurait bien besoin que l’on s’occupe de lui...
Mais en dire plus sur ce quatuor d’acteurs et les liens qui les (dés)uniront dans cette histoire de mœurs et trahison serait dommage pour le spectateur, tant Woody Allen nous dresse, aux allures d’une tragédie grecque référencée au possible (Tchekhov, Shakespeare, pour ne citer qu’eux), un destin incompatible entre ses protagonistes, qu’ils ne pourront s’éviter...

Car oui, « Wonder Wheel » se regarde un peu comme une succession de scènes théâtrales à la dramaturgie bien prononcée, où la caméra suit au plus près les méandres de ses personnages, à l’existence ratée. Mais son scénario possède une écriture suffisamment efficace dans son style pour ne pas être que cela. Allen sait ainsi aller chercher le spectateur, et lui offrir son lot de récompenses. Si on assiste d’une part en une boucle comportementale de personnages qui ne peuvent s’empêcher d’agir par tempérament, on se laisse prendre au jeu de leur morne destin commun, appuyé d’un visuel futile.

Ce n’est donc pas une surprise en soi, mais Woody Allen nous prouve une fois de plus son talent de cinéaste et de metteur en scène. « Wonder Wheel » reflète ainsi le cinéma de cet auteur, en prise avec de grandes figures du septième art et d’une nostalgie débordante, au service de la condition humaine. Certes, il ne cesse de tourner en rond dans son style, à l’allure d’une grande roue, mais son cinéma reste assurément bon !

14/20



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